La sécheresse s’est installée progressivement, jusqu’à devenir un paramètre durable du paysage hydrique marocain. Les barrages sont sous pression, les nappes en recul, les précipitations plus irrégulières. Dans ce contexte, une question revient avec insistance : comment mieux capter les pluies des nuages qui survolent le pays ?
Sur les reliefs de l’Atlas, cela prend parfois une forme discrète : un avion s’élève pour cibler une formation nuageuse favorable, tandis qu’au sol des générateurs se mettent en action lorsque les conditions sont réunies. Le Maroc ne cherche pas à « créer » la pluie, mais à optimiser les épisodes pluvieux existants, devenus trop rares pour être laissés au hasard.
Relancé ces dernières années, le programme national Al Ghayth s’inscrit dans cette logique. Il associe moyens aériens, dispositifs au sol, modélisation météorologique et extension territoriale. Le tout dans le but de renforcer les précipitations dans les zones stratégiques, notamment en amont des barrages, où chaque apport peut contribuer à sécuriser les réserves.
Lancé par feu le Roi Hassan II en 1984, le programme trouve tout son sens dans un climat caractérisé par des masses d’air atlantiques humides et les reliefs du Rif et de l’Atlas, qui sont particulièrement favorables à l’ensemencement des nuages.
Un programme en expansion
Après une période de stagnation autour de 2010, une évaluation réalisée en 2021 a mis en évidence plusieurs contraintes, conduisant à la signature d’un accord de prolongation et à une enveloppe de 160 millions de DH pour la période 2021-2023, mobilisant plusieurs départements. Ses principaux axes portent sur :
– L’élargissement du dispositif à de nouvelles zones, avec la création de centres régionaux et l’affectation de terrains pour ceux de Khénifra et Taza, dont la supervision des travaux est confiée à l’ANEP.
– La modernisation des moyens d’intervention, grâce à l’acquisition de ballons à hélium, générateurs de fusées et systèmes de suivi, dont la première phase d’approvisionnement arrive à son terme.
– Le renforcement des capacités humaines, logistiques et institutionnelles, incluant l’augmentation des équipes, l’amélioration des centres d’opérations, l’achat de véhicules (en cours après plusieurs AO infructueux) et l’amélioration des mécanismes de communication et de sécurité.
– Le développement du suivi, de la formation et de la recherche, avec la mise en place d’un système de monitoring national, l’installation d’outils de modélisation numérique et l’établissement de partenariats avec des universités marocaines et étrangères.
Cet appui a permis l’intégration de nouvelles technologies et, depuis 2023, l’équipement d’un avion dédié à l’ensemencement aérien.
La couverture géographique, auparavant limitée à Béni Mellal, Azilal et El Hajeb (20 sites), a été élargie avec l’ouverture de centres à Khénifra (2021), Taza (2022) et dans les régions de Tensift-El Haouz et Souss-Massa (2023), portant le total à 44 sites.
Par ailleurs, les opérations, autrefois cantonnées à novembre-avril, se déroulent désormais toute l’année.
Impact en amont des barrages
Les zones situées en amont des barrages offrent le meilleur rendement hydrologique : les pluies générées alimentent directement les bassins versants et augmentent les volumes stockés. L’efficacité dépend également des conditions météorologiques, de la topographie et de la gestion opérationnelle.
Entre 2020 et 2025, le nombre d’opérations d’ensemencement des nuages s’établit comme suit :
- 2020 : 23 opérations
- 2021 : 21 opérations
- 2022 : 27 opérations
- 2023 : 22 opérations
- 2024 : 79 opérations
- 2025 (jusqu’en octobre) : 41 opérations
Selon des données de la Direction générale de la météorologie, les opérations d’ensemencement ont permis d’augmenter les précipitations de 15% à 20% dans les zones ciblées.
Des outils plus précis sont en développement pour mesurer l’impact sur les volumes d’eau stockés.
Deux vecteurs
Comme expliqué dans un précédent article de Médias24, le programme Al Ghayt se déploie à travers deux vecteurs principaux.
« Le vecteur aérien du programme comprend deux avions spécialisés. Le premier est un avion Alpha-jet qui est utilisé pour inséminer des cellules nuageuses cumuliformes isolées, avec un lanceur de 60 cartouches d’iodure d’argent. Le second est un avion-laboratoire King Air 200. Équipé d’un système DAS M300 pour collecter des données microphysiques, il utilise des cartouches hygroscopiques ou glaçogènes pour l’ensemencement des nuages ».
En ce qui concerne le vecteur terrestre, « les sites utilisent des générateurs au sol et des générateurs mobiles pour disperser un mélange à base d’iodure d’argent dans l’air ».
Pour assurer une prise de décision efficace, le programme est doté d’un réseau dense d’observations synoptiques et automatiques, de modèles numériques à maille fine, d’un réseau radar et de données satellitaires. Une station mobile de réception des données satellitales est également utilisée.
Le programme dispose aussi d’autres moyens d’observations microphysiques, comme un radiomètre et un spectro-pluviomètre, ainsi que des systèmes d’observations avancés dans les centres et les sites.
Un réseau de télécommunication spécial est mis en place pour faciliter la communication entre le centre des opérations de Casablanca et les différents sites, surtout dans les régions montagneuses.