En marge de sa présentation de la stratégie nationale autour de l’intelligence artificielle à la presse, le samedi 10 janvier, la ministre déléguée chargée de la Transition numérique et de la réforme de l’administration nous explique comment son département compte faire de cet outil un pilier central du développement numérique qui va moderniser les services publics et, à terme, booster l’économie du Royaume.Un levier de souveraineté, d’équité territoriale et de développement inclusif

Médias24 : Quel est l’apport de la journée « AI Made in Morocco » pour le Royaume ?

Amal El Fallah Seghrouchni : Cette journée constitue une étape majeure, car elle s’inscrit dans le prolongement direct des Assises nationales de l’intelligence artificielle tenues en juillet 2025 et marque le passage d’une phase de diagnostic et de vision à une phase d’action structurée, pilotée par le département de la Transition numérique et de la réforme de l’administration.

Elle traduit une ambition claire et assumée, à savoir faire de l’intelligence artificielle un levier de souveraineté, d’équité territoriale et de développement inclusif pour le Royaume.

Dans un contexte international où l’IA s’impose comme un instrument déterminant de puissance économique, institutionnelle et géopolitique, le Maroc considère désormais la dépendance technologique non plus comme un risque théorique, mais comme une vulnérabilité stratégique avérée, appelant une réponse publique structurée, coordonnée et volontariste.

– Quel choix politique le Maroc a-t-il opéré face à la révolution de l’intelligence artificielle ?

– Notre pays a opéré un choix clair qui est de ne pas subir la révolution de l’intelligence artificielle, mais d’en assumer la pleine maîtrise.

Ce choix repose sur un principe cardinal de non-alignement technologique, entendu non comme un repli sur soi, mais comme la volonté souveraine de ne pas déléguer sa capacité de décision, de régulation et d’innovation à des technologies conçues ailleurs, selon des intérêts qui ne sont pas nécessairement les siens.

Ce positionnement commence à produire des résultats tangibles, notamment avec un gain de 14 places en une seule année dans l’édition 2025 de l’indice Government AI Readiness, illustrant les progrès réalisés en matière de gouvernance publique, de pilotage institutionnel et de renforcement des capacités nationales.Les cinq piliers de l’ambition nationale du Maroc

Sur quels piliers repose l’ambition nationale du Maroc en matière d’intelligence artificielle ?

– L’ambition portée par le Maroc en matière d’intelligence artificielle s’articule autour de cinq piliers politiques clairement établis : la souveraineté technologique, la confiance des citoyens, le développement massif et structurant des compétences, la promotion d’une innovation endogène et la consécration de l’équité territoriale.

Cette approche repose sur un constat lucide : l’intelligence artificielle n’est ni neutre ni intrinsèquement inclusive. En l’absence d’une action publique volontaire, elle peut accentuer les inégalités sociales, territoriales et économiques.

C’est pourquoi l’action publique s’articule autour du développement d’infrastructures numériques souveraines, du renforcement des compétences nationales et de la mise en place d’une gouvernance fondée sur la confiance, la responsabilité et la sécurité.

– Quel rôle joue le réseau des « Jazari Institutes » dans le cadre de Maroc Digital 2030 ?

– Le réseau national des centres d’excellence « Jazari Institutes » constitue un pilier structurant de la stratégie Maroc Digital 2030, portée par le ministère de la Transition numérique et de la réforme de l’administration.

Il s’inscrit dans le cadre du projet national « Al Jazari », conçu comme une architecture nationale cohérente et distribuée, visant à relier la recherche scientifique, l’innovation technologique et les besoins opérationnels de l’État, des collectivités territoriales et de l’économie nationale.Les Jazari Institutes ont vocation à devenir de véritables plateformes de formation

Le déploiement de ce réseau s’est engagé de manière progressive et territorialisée, avec de premières conventions signées avec les régions de Guelmim-Oued Noun, puis de l’Oriental (Nador), avant une étape structurante franchie en novembre à Dakhla. Cette trajectoire traduit une volonté affirmée d’équité territoriale et d’ancrage de l’intelligence artificielle dans l’ensemble des régions du Royaume.

Le lancement, le lundi 12 janvier, de « Jazari Root » marque une étape décisive de cette dynamique. « Jazari Root » constitue la racine, le cœur fédérateur et la plateforme nationale de gouvernance du réseau, chargée d’assurer la cohérence d’ensemble, la mutualisation des capacités et le passage à l’échelle du dispositif.

Sa vocation est de développer des capacités souveraines en matière d’infrastructures, de données et de technologies d’intelligence artificielle, de renforcer les compétences publiques et privées, de promouvoir des actifs numériques nationaux communs et de soutenir la modernisation de l’administration ainsi que l’amélioration des services publics.

Dans ce cadre, la journée « AI Made in Morocco » est également marquée par le lancement du laboratoire de recherche et développement en intelligence artificielle Mistral AI & MTNRA, qui constitue l’un des faits marquants de cette journée.

Ce laboratoire s’inscrit en effet dans le cadre d’un mémorandum d’entente signé entre le ministère de tutelle et Mistral AI, l’un des leaders mondiaux de l’intelligence artificielle générative, et traduit une étape majeure de la coopération technologique internationale du Maroc dans le domaine des technologies avancées.

Ce laboratoire vise à instaurer une coopération continue en matière de recherche et développement, à travers des échanges techniques et scientifiques réguliers, l’organisation d’ateliers, de séminaires et de sessions de co-design, ainsi que des actions structurées de montée en compétences.

Ses travaux porteront notamment sur le co-développement de briques technologiques en intelligence artificielle, la réalisation de prototypes et de preuves de concept, l’évaluation de modèles, ainsi que la production de livrables techniques et méthodologiques destinés à structurer et capitaliser les connaissances acquises.

Les « Jazari Institutes », déployés à l’échelle régionale et thématique, ont vocation à devenir de véritables plateformes de formation, de recherche appliquée et d’innovation partagée, contribuant au développement des compétences nationales, au rapprochement durable entre le monde académique, l’administration et le tissu économique, ainsi qu’à l’émergence de solutions d’intelligence artificielle à fort impact économique et sociétal.

Cette ambition se traduit par une mobilisation institutionnelle large, formalisée à travers la signature de la convention « Jazari Root », réunissant 12 départements ministériels aux côtés de 4 institutions nationales et territoriales, illustrant le caractère interministériel, partenarial et structurant du projet « Al Jazari ».

– Comment cette démarche intègre-t-elle les start-up, les PME et l’économie productive ?

– Les conventions signées lors de la journée « AI Made in Morocco », notamment celles relatives au réseau Jazari, traduisent des engagements concrets en faveur de l’ancrage économique de l’intelligence artificielle.

Elles visent à renforcer le lien entre la recherche scientifique et la sphère productive, à accélérer la croissance des startups technologiques, à soutenir la digitalisation des très petites, petites et moyennes entreprises, et à développer ainsi qu’à attirer les talents marocains, au niveau national et international.

Les échanges ont également mis en avant la nécessité de modèles de financement innovants et de partenariats équilibrés entre les secteurs public et privé, capables d’accompagner les projets depuis les infrastructures jusqu’à la création de valeur économique durable.

L’intelligence artificielle sera un outil d’amélioration de l’action publique

– En quoi l’intelligence artificielle constitue-t-elle un levier de modernisation de l’administration et des services publics ?

– L’intelligence artificielle constitue un levier central de modernisation de l’administration publique, au-delà de la simple digitalisation des procédures qui permet une refonte des parcours de services, centrée sur l’usager, et qui s’appuie sur des usages à fort impact tels que l’automatisation, l’assistance conversationnelle et le traitement intelligent des documents.

Cette dynamique repose sur des avancées concrètes : plus de 600 services publics numériques recensés, plus de 120 services conformes aux exigences de protection des données et de cybersécurité, plus de 35.000 entreprises créées électroniquement, ainsi que la mise en œuvre de la Charte des services publics et la création de l’Observatoire national des services publics.

Au final, l’intelligence artificielle devient ainsi un outil d’amélioration de la qualité, de la rapidité, de la transparence et de la confiance dans l’action publique.

– Comment cette démarche prend-elle en compte les enjeux de souveraineté numérique, de cybersécurité et de protection des données ?

– La démarche nationale en matière d’intelligence artificielle est indissociable des impératifs de souveraineté numérique, de cybersécurité et de protection des données.

Elle s’inscrit dans un cadre réglementaire structuré, fondé notamment sur la loi 05-20 relative à la cybersécurité, la loi 09-08 sur la protection des données à caractère personnel et la future loi-cadre « Digital X.0 ».

L’objectif est de bâtir une véritable architecture de résilience, capable de protéger les infrastructures critiques, d’anticiper et de détecter les menaces, tout en garantissant la continuité des services publics et la confiance des citoyens, avec un usage responsable et supervisé de l’intelligence artificielle.