Invité de l’émission Le 12/13 de Médias24, Rachid Benali, président de la Comader, a présenté des données mettant en évidence des écarts particulièrement élevés, parfois difficiles à justifier, entre les prix à la sortie des producteurs et ceux pratiqués sur les marchés de détail.

« À titre d’exemple, le prix de la viande nette se situe entre 75 et 80 DH chez le producteur et se vendait auparavant sur le marché entre 85 et 90 DH au maximum. Aujourd’hui, avec pratiquement les mêmes prix à la sortie de l’exploitation, la viande dépasse les 100 DH au détail. En tant que producteurs, nous ne comprenons pas d’où vient cet écart », souligne-t-il.

« C’est la même situation pour l’huile d’olive. L’année dernière, les producteurs vendaient le litre autour de 80 DH, alors qu’on le retrouvait sur le marché entre 110 et 120 DH le litre ».

L’analyse de Rachid Benali a remis sur la table une question à laquelle les réponses font encore défaut. Comment expliquer que des produits agricoles quittent les exploitations à des prix relativement modérés pour arriver sur les marchés à des niveaux sans rapport apparent avec leurs coûts de production ?

Un dysfonctionnement structurel du marché

On ne peut pas dire que ces écarts soient conjoncturels ou exceptionnels. Ils relèvent de dynamiques propres au fonctionnement du marché des produits agricoles, un marché où la chaîne de formation des prix est dominée par les intermédiaires et reste faiblement reliée aux fondamentaux économiques.

Étant donné que la part de l’alimentaire représente près de 40% du panier de consommation (IPC), les écarts de prix, souvent injustifiables et excessifs, exercent un impact négatif sur la situation financière des ménages et plombent le climat social.

Par ailleurs, l’agriculture marocaine fonctionne encore largement dans l’informel, ce qui rend les coûts réels invisibles et les marges incontrôlables. Entre le champ et le marché, la valeur s’accumule sans transparence.

Ainsi, les prix alimentaires persistent dans les mêmes niveaux alors que l’économie connaît une phase de désinflation.

Les intermédiaires deviennent alors un facteur inflationniste à part entière. Chaque choc devient un argument. Quand il n’y a pas de pluie, les prix augmentent au nom de la rareté. Quand les pluies reviennent, les prix ne baissent pas et d’autres justifications apparaissent liées au transport ou à la logistique.

Cet argumentaire est d’autant plus fragile que les prix de l’énergie en 2025 sont nettement plus bas que ceux observés en 2024, 2023 et 2022.

Quand le diagnostic est connu, l’inaction devient un choix politique

À chaque épisode, le diagnostic est redécouvert. Pourtant le problème est identifié depuis longtemps.

Tant que le gouvernement n’assumera pas pleinement son rôle de structuration des marchés, la désinflation restera un concept abstrait. Le marché des produits agricoles continuera de produire de l’inflation sociale, même lorsque l’inflation économique recule.

Le rôle du gouvernement ne peut plus se limiter au constat ou à la communication conjoncturelle. À partir du moment où, pour plusieurs produits alimentaires, les marges cumulées dépassent fréquemment 50%, on ne peut plus parler d’un fonctionnement normal du marché.

Ce n’est plus un marché libre au sens économique du terme, mais un marché mal régulé, marqué par une incapacité de l’offre publique à discipliner les comportements opportunistes.

Alors quelles actions concrètes engager pour corriger ce dysfonctionnement ?

La réponse appropriée ne réside pas dans une fixation des prix, qui serait inefficace et difficilement soutenable, mais dans un encadrement ciblé des marges sur les produits de première nécessité.

Il s’agit de définir des marges maximales indicatives ou des plafonds dynamiques sur certaines denrées alimentaires sensibles, notamment lorsque les coûts de production, de transport et de stockage sont relativement observables et stables. Ce type de mécanisme n’est pas théorique. Il a été mis en œuvre, sous différentes formes, dans plusieurs économies comparables au Maroc, notamment en Hongrie et en Égypte.

Un deuxième levier, souvent sous-estimé, est la structuration des circuits courts et des organisations de producteurs. En renforçant les coopératives, les marchés de gros modernisés et les plateformes logistiques publiques ou semi-publiques, l’État peut réduire la dépendance excessive aux intermédiaires informels.

Ce n’est pas une intervention directe sur les prix, mais une action sur la structure du marché, qui permet de rééquilibrer le rapport de force et de rapprocher les prix finaux des fondamentaux économiques.