Banques. Des prises de bénéfices qui défient la conjoncture
La publication des rapports annuels de la Banque centrale et ceux de sa Direction de la supervision bancaire fournissent une matière conséquente pour pouvoir évaluer non seulement la performance de l’économie nationale, mais aussi son pendant, le financement bancaire.
Des chiffres décorrélés de la conjoncture économique
On y apprend sans surprise depuis la publication des résultats des principales banques nationales qu’en 2023, la rentabilité des banques marocaines a montré une amélioration notable par rapport à l’année précédente. Le résultat net du secteur s’est établi à 12,7 milliards de DH, en hausse de 20,4%, alors même que le PIB n’a réalisé que 3,5% de croissance. Mieux encore, en 2023, le coût du risque a augmenté tout comme d’ailleurs celui des ressources bancaires.
Comment expliquer cette magnifique embellie, alors que l’économie nationale reprend à peine du poil de la bête après la séquence Covid-19 et l’inflation post-reprise et guerre en Ukraine ?
Globalement, en termes de Produit net bancaire (PNB), mesurant la différence entre les produits et les charges d’exploitation bancaire, les marges d’intérêts se sont appréciées de 3,6% passant de 36,2 MMDH en 2022 à 37,5 MMDH en 2023. En termes relatifs, dans la structure du PNB, cette part s’est rétractée à 67% contre 75% en 2022.
Cette baisse relative de la participation des marges d’intérêt, principal produit des banques, dans la structure du PNB est due aux performances exceptionnelles des marges sur opérations de marché qui ont bondi à 10,4 MMDH en 2023 contre seulement 4 MMDH en 2022. Les marges sur commissions sont, elles, passées de 8,4 à 9 MMDH.
Captation de valeur
Dit simplement, les banques marocaines ont pu dégager une rentabilité plus qu’intéressante à la faveur d’une conjoncture de taux élevés.
Dans le détail, en 2023, les taux débiteurs, c’est-à-dire ceux facturés aux clients, ont connu une augmentation moyenne de près d’un point de pourcentage contre une hausse du coût des ressources, c’est-à-dire essentiellement la rémunération de l’épargne, de seulement 0,5 point de pourcentage.
Selon les chiffres de Bank Al-Maghrib, le taux débiteur moyen est passé de 4,33% en 2022 à 5,26%, soit une augmentation de 93 PdB. Cette hausse est due en partie à l’augmentation des taux des crédits aux particuliers et aux entreprises, conséquence de l’augmentation du taux de la Banque centrale. En contrepartie, le coût moyen des ressources bancaires est passé de 0,98% à 1,42%, soit une augmentation de seulement 44 PdB.
Cette différence relative de 49 PdB permet aux banques d’améliorer leur rentabilité sans produire beaucoup de crédits, puisque, la croissance moyenne de l’octroi du crédit était en 2023 d’à peine 4,8%, contre 6,1% en 2022.
C’est d’ailleurs une des principales caractéristiques du système bancaire marocain : la décorrélation entre le coût des ressources et les taux débiteurs. Le système favorise ainsi une indexation de ces taux sur le taux interbancaire plutôt que sur le coût des ressources et d’exploitation de chaque banque. Ce qui fait que la concurrence ne se joue qu’à la marge, surtout auprès des grands comptes avec de gros montants, tandis que l’essentiel du marché est constitué de TPME et de particuliers.
Des ressources quasi gratuites
Cette « anomalie » permet aux banques de maintenir de larges marges brutes au niveau du crédit, car la plupart de leurs ressources ne viennent ni du marché interbancaire ni des avances et pensions de la Banque centrale.
Elles viennent des dépôts, en grande majorité gratuits, des clients de ces mêmes banques. Ce faisant, les banques appliquent textuellement le fameux adage marocain : « Frire avec sa propre graisse ».
À plus de 70%, les dépôts bancaires à vue – et donc gratuits au Maroc – représentent le principal matelas de liquidité des établissements financiers permettant de donner le crédit. À 820 MMDH en 2023, dont 621 MMDH de dépôts de particuliers, ces dépôts couvrent près de 75% de l’encours bancaire pour la même année (1.111 MMDH). Arrivent en deuxième lieu les comptes sur carnet à 183 MMDH, puis les dépôts à terme à 128 MMDH. Le renchérissement relatif des rémunérations de ces deux derniers segments a fait que le coût de la ressource a légèrement augmenté. Toutefois cette rémunération n’était pas aussi importante que celle des taux débiteurs.
Selon le dernier rapport annuel de la Banque centrale, la hausse des taux créditeurs était « limitée » à 34 PdB pour ceux à 6 mois à 2,45%, et de 31 pb pour ceux à 12 mois à 2,79% à fin 2023.
Le reste des ressources des banques est constitué essentiellement par leurs fonds propres et les dettes contractées auprès de la Banque centrale, à près de 130 MMDH en 2023. Viennent enfin les dettes que les banques contractent entre elles à travers le marché interbancaire, à plus de 32 MMDH.
L’Etat a aussi joué un rôle crucial dans la rentabilité des banques en 2023. Cela s’est fait notamment à travers les systèmes de garanties pouvant atteindre 80%, voire 100% pour les crédits aux entreprises et certaines catégories de particuliers, notamment les segments les plus risqués.
L’État prend en charge le risque…
Divers programmes ont été mis en place pour soutenir les entreprises, notamment comme les programmes de Tamwilcom (ex-Caisse centrale de garantie), réduisant ainsi le risque bancaire associé à ces prêts. Les garanties de l’État aussi bien aux entreprises et particuliers ou à travers la garantie aux Entreprises et établissement publics (EEP) ont permis de maintenir des niveaux de solvabilité et de liquidité confortables pour les banques, contribuant à la stabilité et la rentabilité du secteur.
Selon le communiqué de Tamwilcom, issu de son conseil d’administration tenu en mars (en attendant le rapport annuel), les mécanismes de financement garanti ont enregistré une croissance de +14% par rapport à 2022, alors que la croissance globale du crédit bancaire aux secteurs non financier était à peine de 2,7%. L’augmentation des prêts garantie ont permis un encours de plus de 53 MMDH, selon le communiqué. Or il se trouve que la croissance de l’encours global, tous secteurs confondus, était d’à peine 56 MMDH, selon les chiffres de Bank Al-Maghrib.
Cette croissance était, selon le rapport de la Direction de la supervision bancaire, essentiellement tirée par les prêts aux EEP qui ont crû de plus de 20 MMDH. Ces prêts sont bien évidement sans risques, et bénéficient en outre de la garantie de l’Etat.
Combinés, ces mécanismes de garantie en plus de l’augmentation significative des emprunts aux EEP ont ainsi largement contribué à juguler la hausse du coût du risque et à améliorer le taux d’emploi des ressources.
Ce faisant, l’Etat contribue largement aux bénéfices des banques en dé-risquant les compartiments de crédit les plus risqués, notamment ceux portés par les TPME (91% des engagements de Tamwilcom), tout en offrant des niveaux de rentabilité supplémentaires pour les banques, aussi bien dans le segment des prêts aux EEP qu’aux nouvelles catégories d’entrepreneurs, grâce aux programmes comme Intelaka qui a généré plus de 9 MMDH d’encours supplémentaires au secteur bancaire. Au total, ce sont près de 28 MMDH qui ont été accordés par la Banque centrale pour les divers régimes de soutien aux crédits risqués dans le cadre des programmes de soutien au financement de la TPME, des associations de micro-crédit, des banques participatives, etc.
… et offre de l’activité bien rémunérée
C’est à se demander si la fonction de prise de risque du secteur bancaire au niveau de l’économie nationale n’est pas partiellement prise en charge par l’Etat, au service du maintien du niveau de rentabilité des banques. Ce qui soulève aussi la question du risque dégagé des bilans des banques, mais qui pèse désormais sur Tamwilcom qui a vu ses engagements, selon sa communication financière de 2023 atteindre 119 MMDH, soit quasiment 11% de l’encours du crédit au Maroc.
L’autre source de revenus offerte par l’Etat aux banques, même de manière indirecte, est générée par l’augmentation des besoins de financement du Trésor, prélevée sur le marché. À la faveur de l’augmentation des taux, ainsi que celui du besoin de financement public, les banques ont pu plus que doubler leurs marges sur les opérations de marché. Ainsi, comme cité en début d’article, ce compartiment du produit net bancaire est passé de 4 MMDH à plus de 10 MMDH, réalisant de fait une année historique pour les banques qui se voient largement récompensées pour leur soutien au déficit public.
À cela s’ajoute l’augmentation des divers revenus de commissions prélevées, parfois de manière indue. Ainsi les commissions perçues sur prestations de services ont totalisé près de 10 MMDH, marquant une progression de 7%, en relation avec l’amélioration des revenus issus des commissions sur moyens de paiement de 11,5%, alors même que le nombre d’ouvertures de compte ou la distribution de nouvelles cartes bancaires n’ont augmenté que de 7%, et que les charges générales d’exploitation des banques n’ont augmenté que de 2,6%. Le retard accumulé par l’Etat pour la mise en place d’une digitalisation accélérée du secteur ainsi que l’ouverture de fenêtres concurrentielles significatives dans la dématérialisation des moyens de paiement et le déploiement des solutions de fintechs maintiennent ces niveaux de commissionnement élevés, parfois de manières artificielles et sans valeur ajoutée concrète pour l’économie et les usagers.
Mis bout à bout, ces éléments montrent bien que le secteur s’en sort avec des marges intéressantes sans finalement prendre trop de risques – sa raison même d’exister. Ces chiffres importants pointent, d’une part, la bienveillance de l’Etat vis-à-vis du secteur financier en évitant de le bousculer, notamment par une ouverture à la concurrence et, d’autre part, un glissement du secteur vers une position de rente confortable. Alors que les enjeux économiques du Maroc se complexifient dans un environnement mouvant, la place du secteur bancaire dans le financement compétitif de l’activité économique se pose plus que jamais avec acuité.