Quelques centaines d’ex-jihadistes marocains bloqués en Syrie et en Turquie dans l’attente d’un éventuel retour (experts)
Quel sort le Maroc doit-il réserver à ses centaines de ressortissants partis combattre en Syrie et ayant acquis des compétences en guérilla urbaine et en fabrication d’explosifs après le début de la révolution de 2011 ? Une question plus que d’actualité, sachant que leur retour sans contrôle préalable ou suivi pourrait constituer un défi sécuritaire majeur pour le Royaume.
Des réponses au cas par cas
Invité à livrer sa lecture, une source de premier plan, spécialiste marocain des flux migratoires des terroristes, nous révèle que les réponses qui devront se faire « au cas par cas » sont actuellement à l’étude par une commission parlementaire dédiée à cette problématique.
« Que ce soit en Syrie ou en Turquie, nos concitoyens emprisonnés ou libres ainsi que leurs enfants nés sur place font actuellement l’objet d’un recensement », déclare notre source en ajoutant que cette démarche a été également initiée par plusieurs autres pays voulant établir les responsabilités de leurs ressortissants.
« Ce sera à la justice de déterminer lesquels seront poursuivis »
Tout en refusant de se substituer à la justice en se prononçant sur la dangerosité de ces anciens combattants marocains en cas de retour dans leur patrie d’origine, le responsable estime que ceux qui sont suspectés d’avoir du sang sur les mains devront répondre de leurs actes.
Et d’ajouter qu’après la période de recensement des individus impliqués dans des activités illégales, une enquête sera ouverte par la justice marocaine pour collecter auprès de plusieurs services de sécurité, y compris étrangers, des éléments biographiques sur chaque combattant.
L’occasion de rappeler que le Maroc, en étroite coordination avec les États-Unis, dont il est un partenaire essentiel au sein de la Coalition mondiale contre Daech, avait déjà rapatrié de Syrie, en mars 2019, huit jihadistes marocains qui avaient été ensuite jugés avec fermeté.
Sur le temps qu’il faudra pour enquêter, rapatrier et juger l’ensemble des nationaux impliqués dans des actes terroristes, notre source conclut en avançant que les investigations internationales ne pourront pas se faire du jour au lendemain et que la balle est donc dans le camp de la justice.
« Un emprisonnement moyen compris entre 6 et 8 ans »
De son côté, l’ancien salafiste Mohamed Rafiki, condamné en 2003 à 30 ans de prison pour activités terroristes puis gracié en 2012, estime également que la résolution de la problématique du retour des combattants prendra le temps nécessaire pour éliminer tout risque de violences au Maroc.
« Le Maroc a longtemps éludé ce sujet en laissant chaque combattant rentrer au pays avant d’être poursuivi et condamné à une peine moyenne comprise entre 6 et 8 ans de prison », affirme le surnommé Abou Hafs en rappelant la déclaration du directeur général du BCIJ qui avait révélé que, jusqu’en 2022, 137 combattants, 99 femmes et 82 mineurs avaient pu être rapatriés.
Et de rappeler que, faute de chiffres officiels, on estime à un total de 1.662 le nombre de Marocains qui ont rejoint depuis 2011 les groupes combattants extrémistes en Syrie et en Irak.
Une procédure de retour encadrée par un examen minutieux de chaque parcours
Si la plupart des familles de ces combattants ont été, après un interrogatoire serré, autorisées à rentrer au Maroc sans être inquiétées, il n’en est pas de même pour ceux suspectés de terrorisme.
Leur retour est en effet encadré par une procédure particulière qui passe par « un criblage préalable » de leur parcours de radicalisation par des enquêteurs de la Direction générale de la surveillance du territoire (DGST) avant d’être déférés devant le procureur en charge des affaires terroristes auprès de la Cour d’appel de Rabat (Annexe de Salé).
Selon Abou Hafs, les services de sécurité marocains sont largement en mesure de retracer l’historique criminel de chaque combattant et de déterminer s’il représente un danger pour le pays.
« Une classification s’impose avant toute décision de rapatriement »
Interrogé à son tour sur leur niveau de dangerosité pour le Maroc, l’ancien salafiste se dit incapable de le déterminer sachant qu’il y a plusieurs catégories de Marocains qui sont partis en Syrie.
« Si certains n’ont jamais eu de visées terroristes et ont même fini par s’enfuir dès la première année de leur arrivée en Syrie, il est vrai que d’autres ont participé activement à des activités condamnables », estime le chercheur en sciences islamiques pour qui l’État marocain doit mettre en place une classification de chaque individu ayant migré en Syrie.
La solution consiste à faire en sorte qu’après la période actuelle de rapprochement diplomatique avec le nouveau régime syrien, les autorités marocaines essayent d’obtenir des informations sur chaque Marocain qui a contribué à la victoire de la rébellion islamiste.
« Des dizaines d’éléments sont dangereux car toujours imprégnés de l’idéologie extrémiste »
Face à la menace potentielle que quelques dizaines d’entre eux font peser sur la stabilité de leur pays d’origine, l’ancien salafiste estime que le Maroc ne pourra pas faire l’économie de recherches approfondies sur les profils les plus dangereux afin d’éviter une importation de leurs idées.
Et de rappeler que ces derniers ont acquis des compétences opérationnelles dangereuses, mais qu’en plus, certains d’entre eux ont occupé des postes importants au sein de l’organigramme criminel et mortifère de Daesh qui représente un vrai danger pour un pays comme le Maroc.
Selon Hassan Kettani, installé en Syrie et proche de mouvances jihadistes, plusieurs Marocains ex-combattants assument désormais des responsabilités dans la nouvelle direction du pays (tweet ci-dessous).
« L’avènement d’un régime syrien proche du Maroc pourrait accélérer leur retour »
Sur le délai nécessaire pour régler définitivement cette problématique, Mohamed Rafiki tient à rappeler que si ce sujet traîne, à juste raison, depuis plusieurs années, l’arrivée d’un gouvernement proche du Maroc devrait certainement accélérer sa résolution avec une nouvelle approche de travail basée sur l’échange d’informations relatives aux cas litigieux.
Suivant l’actualité syrienne de très près, l’ancien activiste salafiste avance qu’une partie des combattants ne rentreront plus au Maroc en rappelant plusieurs déclarations des nouveaux responsables qui n’excluent pas de les naturaliser pour services rendus au nouveau régime. Un problème en moins pour le Royaume.
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