Comment « Moul l’hanout » joue le rôle d’amortisseur social (étude)

Moul l’hanout, ou l’épicier du quartier, peut être vu comme un élément de folklore urbain ou comme une simple unité de l’informel, alors que sa fonction sociale dépasse largement ces représentations.

Une étude réalisée par David Goeury, géographe et chercheur à La Sorbonne, s’interroge sur la survie des ménages vulnérables pendant la crise du Covid. Son analyse montre comment l’épicier du quartier marocain est un acteur économique et social stratégique, dont le rôle s’est révélé déterminant, notamment au moment où la crise sanitaire menaçait l’équilibre social.

Le confinement a représenté un test à cette hypothèse. La dépendance d’un vaste segment de la population au travail informel et au revenu quotidien a instantanément fragilisé des centaines de milliers de ménages.

Le choc Covid et le rôle de Moul l’hanout

L’étude de David Goeury a pour point de départ des chiffres du haut-commissariat au Plan (HCP). La chute de revenus a été brutale, selon les données du HCP, les plus pauvres ont perdu jusqu’à 67% de leurs revenus, et le taux de pauvreté absolue en milieu urbain a explosé, passant de 0,5% à 7,1% en l’espace d’un mois.

Toujours selon le HCP, parmi les ménages ayant une dette auprès des épiciers de quartier, il est ressorti que 20% n’ont pas pu honorer leurs dettes, 21,4% en milieu urbain et 16,8 % en milieu rural, attestant de la précarité alimentaire plus forte des urbains. Seuls 24% des ménages ont payé leur dette auprès de leur épicier sans difficulté, 22,3% avec difficulté, tandis que 33,9% ont pu négocier des facilités de paiement.

« L’épicier de quartier apparaît ainsi comme l’interlocuteur privilégié de la négociation des délais de paiement. Les ménages ont négocié des crédits auprès de leur épicier bien plus facilement qu’auprès d’autres créanciers, tels les propriétaires pour les locataires (21,3%) ou les écoles privées pour les parents d’élèves (21,3%) », explique David Goeury dans son étude.

« Ce crédit est par ailleurs construit dans la durée : seulement 46,4% des ménages envisageaient de payer leurs dettes auprès des épiciers durant le confinement, et seulement 61,7% dans les trois mois après le confinement », poursuit-il.

Au regard de ces données statistiques, les épiciers ont donc joué un rôle d’amortisseur social en permettant la survie de nombreux ménages.

Dans la ville étudiée par Goeury, Tiznit, on dénombre environ 455 épiceries pour 80.000 habitants, soit une densité exceptionnelle, avec une épicerie pour 175 habitants.

Répartition des épiceries par quartier dans la ville de Tiznit en mars 2021

Là où les supermarchés ne peuvent fonctionner que dans une logique d’achat comptant et d’approvisionnement planifié, Moul l’hanout propose un dispositif très particulier, le crédit sur carnet, sans intérêt, négocié de manière informelle, souvent consenti à la semaine ou au mois.

Ce petit mécanisme, empirique et non institutionnalisé, a été l’un des ressorts essentiels ayant permis aux familles vulnérables et pauvres de tenir durant la crise.

Le coût social du basculement vers les grandes surfaces

En imaginant un Maroc exclusivement structuré autour des supermarchés et des circuits longs de distribution, on mesure mieux ce qui aurait manqué : la confiance, le crédit informel, la négociation, la présence humaine, la connaissance intime des familles et la capacité à tendre la main quand tout vacille.

L’épicier de quartier, souvent banalisé, apparaît comme un pilier territorial et socio-économiqueSollicité par Médias24, David Goeury indique que la prise en compte de la vulnérabilité des ménages urbains est souvent abordée selon le principe de l’aide sociale et non du tissu social.

Or, les ménages les plus vulnérables sont souvent ceux qui ont très peu de relations sociales de voisinage.

« Aujourd’hui, bien souvent, seul l’épicier de quartier connaît les ménages les plus vulnérables, mais cela reste un point aveugle des politiques publiques. La volonté de bancariser et de digitaliser les transactions fait disparaître cette solidarité. Si durant la crise Covid, les ménages les plus fragilisés ont pu survivre, c’est grâce à ce principe de la confiance du carnet. Or beaucoup d’experts considèrent le système comme archaïque sans comprendre sa robustesse et sans comprendre la réalité de ce que signifie la vulnérabilité urbaine « , analyse-t-il.

Par ailleurs, selon David Goeury, la transformation rapide du commerce vers les grandes surfaces pourrait affaiblir la capacité des quartiers populaires à absorber les chocs économiques et sanitaires.

« Dans les pays à hauts revenus et notamment en France, le développement des grandes surfaces a eu des effets désastreux dans de nombreux quartiers populaires en fragilisant profondément les ménages. Premièrement, parce que les grandes surfaces, du fait de leurs gains de productivité, présentent très peu d’opportunités d’emploi, au regard de leur chiffre d’affaires, et surtout elles amènent à la disparition du commerçant indépendant qui joue un rôle que ne peut pas assurer un salarié d’une franchise. Durant la pandémie, elles ont été des lieux de contamination et de propagation, du fait des logiques de brassage des clients et de libre-service », précise-t-il.

« En termes de développement économique durable, les pouvoirs publics doivent privilégier les commerces de proximité pour maintenir des quartiers urbains dynamiques, mais cela suppose aussi de privilégier la mixité sociale », préconise le géographe.

« Malheureusement, aujourd’hui dans de nombreuses parties du monde, les pouvoirs publics privilégient les grandes zones commerciales qui accompagnent un processus de segmentation socio-spatiale entre quartiers riches fermés et quartiers populaires sous-équipés. Les grandes surfaces deviennent alors des points de tension où se cristallisent les frustrations entre deux parties de la population qui désormais s’ignorent », conclut David Goeury.

Législatives 2026. Coupe du monde, pouvoir d’achat, jeunesse… Les clés du scrutin (David Gœury)

À près d’une année des législatives de 2026, la classe politique s’interroge : sur quoi les électeurs marocains vont-ils vraiment voter ? À première vue, les grands enjeux du prochain mandat semblent déjà dessinés : pilotage du projet Coupe du monde 2030, climat, compétitivité industrielle… Mais la réalité du terrain électoral est bien plus fragmentée, entre inflation persistante, désengagement massif des jeunes urbains et défiance à l’égard des partis.

Après la première partie de l’entretien avec le géographe et chercheur à La Sorbonne, David Gœury, qui portait sur le découpage électoral à la lumière des résultats du recensement, voici la suite de cet entretien consacrée aux clés du scrutin.

David Gœury

Médias24 : À votre avis, quels vont être les principaux thèmes ou les principaux points sur lesquels les élections législatives 2026 vont se jouer ? C’est une question que beaucoup se posent.

David Gœury : En amont, la question de la participation électorale et de la mobilisation des électeurs se pose.

Comment se mobilisent les électeurs marocains ?

Sur le plan thématique, l’agenda Coupe du monde 2030 s’impose à tous les partis du gouvernement. L’organisation d’un tel événement planétaire est toujours, pour les États qui l’organisent, un moment de très forte mobilisation sur les questions d’infrastructures, de partenariats, d’image…

Ainsi, le gouvernement qui sera élu en 2026 aura comme agenda prioritaire l’organisation du Mondial de football. Et ce ne sera pas uniquement une affaire sportive, mais intersectorielle.

Entre agenda global et urgences locales

Ensuite, il y a les défis stratégiques. C’est-à-dire qu’il y a en arrière-plan des questions qui ne sont pas liées à un mandat, telles que le réchauffement climatique qui a des effets accélérés sur le territoire marocain, notamment sur les régions Souss-Massa et Marrakech-Safi qui basculent d’une situation semi-aride à aride, ainsi que les profondes transformations de l’industrie qui lient énergie, compétitivité et emploi, comme l’automobile et l’aéronautique. Ces secteurs nécessitent des investissements et une vision sur la longue durée.

Ce sont des choses qui ne sont pas forcément au cœur des questionnements des électeurs et des électrices, mais qui vont de facto mobiliser le gouvernement, avec de gros investissements et des négociations concernant les financements ou les investisseurs.

Ce sont donc des questions qui s’inscrivent dans des temporalités très longues.

Inflation et pouvoir d’achat : un déclassement qui s’invite dans l’isoloir

– Et quel est le lien avec l’élection ?

– Les électeurs et les électrices votent surtout à l’aune de leur situation personnelle : l’emploi et le pouvoir d’achat. En 2021, les thèmes étaient la question de l’emploi, l’éducation et la formation, ainsi que la santé. Ces trois questions cruciales étaient centrales pour les électeurs urbains depuis 2011.

L’emploi et l’éducation sont extrêmement liés. Les ménages et surtout les jeunes Marocains et Marocaines ont bien conscience que l’intégration de filières de formation – comme la diplomation de qualité, la formation professionnelle de qualité – amène à de bons emplois. Ainsi, toute la question est la réussite scolaire et l’accès à ces bons emplois. On le voit d’ailleurs pour les lauréats des écoles d’ingénieurs, de la formation professionnelle de techniciens liés à des structures industrielles de proximité, que ce soit l’automobile, l’aviation ou autre…

Les bons emplois restent concentrés sur les axes autoroutiers A1 et A5, grosso modo, de Safi à Tanger, en passant par Rabat et Casablanca

En revanche, celles et ceux qui échouent, qui n’arrivent pas ou ne se maintiennent pas dans le système scolaire savent qu’ils sont de plus en plus menacés par le chômage et les mauvais emplois.

On constate donc un fossé qui ne fait que s’accentuer entre celles et ceux qui intègrent les postes enviables, que les jeunes appellent la « Team Morocco », et ceux qui n’arrivent pas et qui se retrouvent de côté et disent qu’ils sont dans la « Team Maghreb », c’est-à-dire celle qui est tenue à l’écart de la croissance économique.

Là, cette pression sur la formation et la possibilité d’accéder à des bons emplois, elle n’a fait qu’augmenter depuis 2021. Cette divergence de trajectoires est croissante et prend une dimension territoriale. Il y a beaucoup de villes moyennes, de communes rurales, de quartiers excentrés qui se trouvent complètement à l’écart de cette dynamique d’emploi.

Prenons par exemple l’Oriental, exception faite du sud des deux communes de Bouarg et Selouane qui sont tirées par le projet Nador West Med. Il n’y a pas de création d’emplois de qualité. L’Oriental est lourdement frappé par la déprise de l’activité et le marasme économique. Cette situation concerne même des villes comme Meknès et Fès, où l’activité qui est générée n’est pas suffisante face à la demande d’emplois des jeunes. Les bons emplois restent concentrés sur les axes autoroutiers A1 et A5, grosso modo, de Safi à Tanger, en passant par Rabat et Casablanca. Malgré l’autoroute A2, la dynamique économique s’arrête pour l’instant à Tiflet, obligeant le gouvernement à s’engager fortement au profit de Fès et de Meknès.

La question de l’emploi de qualité et de la formation de qualité reste donc centrale… Mais cette question est désormais devancée par celle de l’inflation et du pouvoir d’achat.

L’inflation a touché les catégories les plus dépendantes des prix du marché. Comme il y a un contexte de réchauffement climatique et d’effondrement de la petite agriculture familiale dans de nombreuses localités, désormais même les ménages qui avaient jusque-là une certaine autonomie ont été affectés par l’inflation, comme les ménages urbains d’ailleurs.

La classe moyenne urbaine est très affectée par l’inflation, et la frange la plus modeste s’est appauvrie, ayant le sentiment d’un déclassement très fort par rapport aux ménages qui ont profité des nouvelles aides sociales. Cette classe moyenne a renoncé à consommer des produits alimentaires qui étaient entrés dans son quotidien comme la viande rouge, le poisson, mais également le poulet.

Cette inflation va véritablement discréditer la parole politique, comme il est possible de l’observer dans de nombreux pays, par exemple lors des dernières élections aux États-Unis. Est-ce que les aspects moraux, tels que la lutte contre la corruption, le conflit d’intérêts, vont surgir ou pas ?

C’est un sujet toujours présent et fortement relayé sur les réseaux sociaux, depuis le boycott de 2018. Les partis politiques de l’opposition posent la question de la responsabilité vis-à-vis de la situation économique générale, comme on l’a vu dans les débats sur le marché du poisson, des viandes rouges, etc. C’est un sujet particulièrement sensible et potentiellement inflammable, car à même de catalyser les frustrations profondes des ménages marocains. C’est aussi un point de tension entre les partis de la coalition.

– Pourriez-vous nous donner l’essentiel de ce que serait une typologie de l’électorat au Maroc ? Il y a historiquement un électorat urbain et un électorat rural ; quelle est la différence entre les deux ?

– La différence, c’est la notion du problème de l’ancrage.

Beaucoup de ruraux veulent conserver un lien privilégié avec leur commune d’origine, ce qui expliquait le fait que beaucoup de gens qui habitaient les grandes villes comme Casablanca ne votaient pas dans la circonscription de résidence principale, mais votaient dans leur village d’origine.

Lors des dernières élections de 2021, on a observé des taux d’inscription dans les villages qui étaient particulièrement forts, dépassant les 90%, et une mobilisation électorale extrêmement importante le jour du vote. Cet électorat vit en ville, mais reste profondément attaché à sa commune rurale d’origine pour s’assurer de disposer d’un contact direct avec le conseil communal. Ce hiatus est de plus en plus important entre un électorat urbain qui reste très attaché au village, alors que ce même village se vide de sa population résidente année après année.

– Et l’urbain alors, quelles sont ses caractéristiques ? L’urbain qui n’a pas d’attache rurale…

– Il y a dans les villes un électorat militant, historique, socialisé politiquement autour d’idéologies politiques pour forger des identités partisanes : celles de gauche, à vocation socialiste, comme le PPS ou l’USFP, ou à référentiel islamique avec le PJD, ou à vocation économique de droite libérale. La généalogie des partis réalisée par Tafra a démontré un vrai clivage droite-gauche.

On avait ces forces-là, mais après, on a observé un épuisement de ce militantisme.

L’épuisement du militantisme de gauche a commencé dans les années 2000 du fait de la participation aux coalitions gouvernementales sans arriver à imposer son agenda politique, mais aussi d’une absence de renouvellement générationnel.

Il n’a pas connu de nouveau souffle malgré des tentatives après 2011. Les élections de 2021 n’ont pas permis de voir apparaître une réelle dynamique, ce qui a laissé un électorat orphelin, qui ne se reconnaît pas dans des partis dont l’appareil est aujourd’hui extrêmement contrôlé et qui ne se retrouve pas dans les projets politiques proposés. Le déclin est lié à la fois au désengagement de militants historiques de gauche et à l’absence d’engagement des jeunes qui ont des sensibilités de gauche.

En deuxième lieu, citons l’engagement très fort mené par la mouvance islamiste qui, en 2011-2016, était la seule qui arrivait à mobiliser sur un programme, avec un réseau de militants très dense. Mais, ces militants ont été extrêmement déçus par la séquence 2016-2021, leur désengagement a été extrêmement fort en 2021, de nombreux militants historiques se sont abstenus de voter. Cette catégorie militante est la plus à même d’apparaître aux élections législatives de 2026, et notamment dans un vote de contestation de ce qui s’est passé sur le mandat de 2021-2026. Elle se remobilise régulièrement dans la rue, notamment sur la question de Gaza, et reste très active sur les réseaux sociaux.

L’électeur urbain majoritaire, c’est l’abstentionniste

– En 2021, il y a eu concomitance des scrutins locaux et législatif, et le PJD s’est effondré…

– En 2021, ce qui était rédhibitoire, c’étaient l’incompétence et l’incurie des présidents de commune PJD qui avaient dirigé les villes durant six années. Les militants du PJD ont voulu sanctionner la direction du parti et une génération qui cumulait mandats locaux et nationaux sans savoir comment saisir cette opportunité.

En 2026, il y aura seulement les législatives. On verra si les figures connues reviendront pour briguer des sièges de députés, ou si le PJD va miser sur une nouvelle génération. La surprise sera d’autant plus forte qu’en 2021, le recul du PJD s’était fait étape par étape, élection après élection. D’abord, les élections professionnelles, les syndicales, puis ensuite la mobilisation pour les élections communales.

Le troisième profil militant s’inscrit, lui, dans une logique libérale, entrepreneuriale, qui concerne les personnes qui sont les gagnantes actuelles des transformations économiques marocaines. Celles et ceux qui ont des salaires élevés, qui ont des opportunités économiques, et qui sont les plus proches des partis de la majorité actuelle. Cependant, démographiquement, ils sont moins nombreux que les autres catégories et, surtout, divisés entre plusieurs forces politiques (RNI, PAM et Istiqlal) ; et ce sont eux qui vont devoir choisir s’ils sont prêts à défendre le bilan des cinq dernières années. Or ce n’est pas un profil qui fait campagne et s’engage sur le terrain.

Enfin, en quatrième lieu, l’électeur urbain majoritaire, c’est l’abstentionniste : l’électeur désabusé. Cette catégorie représente l’écrasante majorité des urbains, plus des deux tiers de l’électorat potentiel dans certaines circonscriptions. Ils peuvent dépasser les 80% des électeurs urbains. Il apparaît très peu probable qu’ils se mobilisent en 2026 si l’offre électorale reste la même. Le taux de participation risque d’être très faible.

Jeunes, femmes, urbains : les angles morts de la politique marocaine

– Donc, vieillissement de l’électorat et des militants historiques, jeunes complètement désabusés, faible engagement politique, forte abstention dans les villes…

– Tout le monde dit qu’il faut faire campagne auprès des jeunes. Mais, dans les faits, ils sont exclus des politiques publiques. Ils subissent un taux de chômage très élevé, ce qui traduit vraiment l’insatisfaction, et les structures politiques de mobilisation ne sont pas vraiment à leur écoute. Ils accèdent très peu aux instances de décision, et il n’y a eu aucune politique d’envergure à leur bénéfice. Par conséquent, ils sont très critiques des structures partisanes.

Dans les villes, on observe un intérêt politique au moment des études supérieures, qui vont correspondre avec la socialisation politique. Cet intérêt va se traduire souvent par de fortes déceptions et, de fait, un éloignement du politique jusqu’à un âge qui va être un retour d’engagement qui se fait dans la quarantaine ou la cinquantaine.

L’entrée des électeurs urbains dans le vote se fait autour de 40 ans. C’est autour de cet âge que l’on observe un pic d’inscription.

– Est-ce qu’il y a un comportement spécifique des femmes au niveau du vote ?

– Ce sujet est complexe. Nous manquons de données quantitatives solides permettant de comparer l’électorat féminin et l’électorat masculin.

Des travaux ont été menés en 2021 uniquement sur les jeunes. L’une des tendances actuelles qui s’observent au Maroc comme dans de nombreuses parties du monde est que les jeunes femmes apparaissent plus progressistes que les jeunes hommes. Les jeunes femmes sont plus optimistes du fait d’un accès plus important aux études secondaires et supérieures, même si elles souffrent ensuite d’un taux de chômage extrêmement élevé. Mais, là encore, les femmes restent fortement marginalisées politiquement.

RGPH 2024. Le géographe David Goeury analyse les dynamiques territoriales et socio-économiques au Maroc (Interview )

Le Recensement général de la population et de l’habitat (RGPH) 2024 a révélé des mutations démographiques significatives au Maroc. Avec une croissance de 8,8% en dix ans, portant la population à 36,8 millions d’habitants, le pays poursuit sa transition démographique et urbaine. Toutefois, derrière ce constat global se cachent des dynamiques territoriales hétérogènes et contrastées.

Alors que certaines communes, notamment en périphérie des grandes villes, connaissent une explosion démographique, d’autres, en particulier dans les zones rurales isolées, enregistrent un déclin marqué. L’attractivité croissante du littoral atlantique et la métropolisation accélérée réorganisent la répartition de la population, tandis que certaines régions, notamment celles soumises à un stress hydrique ou à une faible diversification économique, peinent à retenir leurs habitants.

Si ces constats semblent évidents, ils ne sont en réalité que la conséquence visible de transformations profondes qui s’opèrent sous l’effet de facteurs structurels. Derrière ces évolutions se dessine une recomposition spatiale et socio-économique du pays, influencée par des éléments aussi variés que l’accès à l’eau, le développement des infrastructures, les politiques publiques et les mutations du marché du travail.

La croissance démographique est ainsi portée par des territoires bénéficiant d’investissements en irrigation, en industrie ou en logistique, tandis que le recul de certaines communes reflète une fragilisation due au changement climatique et à l’absence d’opportunités économiques. Cette polarisation croissante pose un défi majeur pour l’aménagement du territoire et la gestion des ressources, notamment face aux nouvelles pressions exercées par l’urbanisation rapide et les transformations du tissu productif.

Dans ce contexte, Médias24 s’est entretenu avec David Goeury, géographe et chercheur à La Sorbonne, dont les recherches portent sur les dynamiques territoriales et les mutations socio-spatiales. À travers cet entretien, Médias24 donne la parole à un expert dont l’analyse offre une nouvelle lecture des chiffres du RGPH 2024, permettant d’appréhender avec finesse les mutations du territoire marocain et leurs implications pour l’avenir.

Médias24 : Pourquoi la population a-t-elle progressé juste de 8,8% en dix ans ? Et qu’est-ce qui explique la concentration de la croissance dans certaines communes seulement ?

David Goeury : Le ralentissement de la croissance démographique vient principalement de deux facteurs. Le premier facteur est la chute de la fécondité, soit du nombre d’enfants par femme. Cette dynamique était en place en 2014. Le Maroc s’achemine vers la fin de sa transition démographique. Le deuxième facteur est le bilan migratoire négatif. Le Maroc reste un pays d’émigration. Il y a plus de Marocains qui quittent le Maroc pour s’installer, durablement ou non, à l’étranger, que d’étrangers qui s’installent au Maroc. Donc, la balance migratoire reste négative. Ce phénomène va se prolonger et assez rapidement la population globale du Maroc va stagner, avec un régime démographique très proche des pays européens.

Derrière cette augmentation de la population à l’échelle nationale se cachent des différences territoriales considérables. C’est pour cette raison que, dans ce travail, nous avons choisi de travailler à l’échelle la plus fine, c’est-à-dire celle de la commune.

La population globale du Maroc va stagner, avec un régime démographique très proche des pays européens

Les différences entre les communes, voire entre communes voisines, sont extrêmement importantes. Par exemple, à Casablanca, on voit la divergence entre une commune comme l’arrondissement d’Anfa, qui va perdre plus de 30% de sa population, et une commune de Bouskoura qui va augmenter de 95% en dix ans, ou de Dar Bouazza qui va doubler.

C’est un élément très important à avoir en tête, les divergences démographiques sont extrêmement fortes entre communes limitrophes, que ce soit dans le monde urbain ou dans le monde rural.

– Quel impact ont l’industrialisation et le développement des plateformes logistiques sur la croissance démographique des périphéries urbaines ?

– Les communes qui connaissent la plus forte croissance sont celles qui concentrent à la fois les infrastructures, les plateformes logistiques, les zones industrielles, mais aussi l’agriculture irriguée. Elles accueillent les nouveaux lotissements dédiés aux logements sociaux. Au Maroc, le découpage communal a amené à avoir de vastes communes considérées comme rurales en périphérie des villes. Elles constituent une importante réserve foncière à proximité des villes. Ces communes périphériques portent et concentrent la croissance démographique et, en même temps, ce sont celles qui sont au cœur de l’internationalisation de l’économie marocaine en accueillant les entreprises tournées vers l’export, que ce soit dans l’industrie ou dans l’agriculture qui profite des mêmes plateformes logistiques. Cette dynamique s’observe à proximité de Casablanca, de Rabat, de Kénitra mais aussi d’Agadir.

– Comment expliquez-vous la poursuite de la littoralisation le long de l’axe Safi-Tétouan ?

– Ce processus de littoralisation se fait avec un épaississement de plusieurs kilomètres vers l’intérieur des terres. Les préfectures et les provinces du littoral atlantique nord ont une croissance démographique plus rapide que le reste du territoire national, puisque cet axe va avoir une croissance démographique de plus de 14% en dix ans, contre 8,8% sur le reste du territoire national.

Quand on observe à l’échelle communale, on se rend compte que les communes qui ont la plus forte croissance au sein de ces provinces et préfectures ne sont pas celles qui sont forcément ouvertes sur la mer, mais les communes qui sont juste au second plan. C’est-à-dire les communes qui sont le long des nouveaux axes de transport puisque, en fait, les infrastructures autoroutières et ferroviaires sont implantées avec un recul de quelques kilomètres. Ces infrastructures jouent un rôle très important pour permettre l’installation des plateformes logistiques et des zones industrielles, et donc vont renforcer cet axe littoral en favorisant le développement des communes qui sont le long de ces axes de transport. La côte est de plus en plus réservée aux activités touristiques qui, par nature, n’amènent pas à une augmentation de la population résidente puisque les logements sont réservés à des personnes qui viennent en vacances.

Ce processus de concentration sur le littoral atlantique est discontinu au sud de Safi où seuls quelques pôles urbains ont une forte croissance démographique comme Agadir ou Dakhla. En revanche, la côte méditerranéenne à l’est de Tétouan connaît un déclin démographique. Ce ne sont pas tous les littoraux qui sont attractifs. Ce qui prédomine est l’importance de l’effet plateforme logistique bien plus que l’effet tourisme.

– Comment expliquez-vous les différences des dynamiques métropolitaines entre les capitales régionales?

– Cette dynamique illustre l’importance du processus de métropolisation. Les centres-villes des grandes capitales régionales connaissent un déclin démographique, notamment à Casablanca, Salé, Rabat et Marrakech. Ce sont en fait les quartiers périphériques de ces grandes villes qui connaissent une très très forte croissance démographique. Les centres-villes concentrent les administrations dans le cadre de la régionalisation avancée, et accueillent les services aux entreprises, surtout à Casablanca, Rabat et, dans une moindre mesure, à Tanger, Marrakech et Agadir. Or, ces centres-villes sont saturés.

En revanche, les communes périphériques, où le foncier est disponible, sont à même de recevoir les zones industrielles et les plateformes logistiques en périphérie des villes. De plus, les centres-villes ont connu un recul très important de leur population du fait des politiques de lutte contre l’habitat insalubre ou non réglementaire. Les ménages les plus précaires ont été poussés à s’installer dans des quartiers périphériques ouverts aux grands projets immobiliers de logements sociaux. Par conséquent, l’attractivité des métropoles s’observe dans la croissance de leurs périphéries avec les nouveaux emplois industriels et l’arrivée des ménages les plus précaires. C’est ce qui explique le recul démographique de Casablanca et la très forte croissance démographique des provinces de Nouaceur, Médiouna et Berrechid par exemple.

Ce phénomène s’observe aussi à des échelles plus petites avec des villes qui sont des chefs-lieux de province. La dynamique démographique n’amène pas à une augmentation de la population du chef-lieu de province, mais dans les communes périphériques, comme c’est le cas à Nador.

Cependant, cette dynamique démographique ne concerne pas toutes les capitales régionales et tous les chefs-lieux de province. Pour les régions peu attractives, la capitale régionale stagne, avec une croissance inférieure à la moyenne nationale comme dans l’Oriental. Oujda est une capitale régionale qui n’arrive pas à créer une dynamique en raison du ralentissement démographique de l’Oriental, seule région qui a perdu de la population en dix ans du fait de la fermeture de la frontière avec l’Algérie. On observe aussi une dynamique faible autour d’Errachidia et de Guelmim. Ces capitales régionales n’arrivent pas à créer de synergies avec leur territoire proche. Dans les provinces rurales subissant un recul démographique généralisé, les chefs-lieux de province sont emportés dans une dynamique de déclin comme Jerada ou Al Hoceima.

– Quelles sont les principales causes du recul de la population dans certains chefs-lieux de province comme Berkane ou Jerada ? Comment pourraient-ils inverser la tendance et redevenir attractifs ?

– Beaucoup de chefs-lieux de province connaissent un ralentissement, voire un déclin démographique.

Ces chefs-lieux jouaient un rôle de refuge pour des ménages ruraux. Sauf que l’absence de diversification économique limite la création d’emplois résidentiels qui sont liés à l’activité de l’administration provinciale et les emplois de services à la personne. Le défi est donc de pouvoir générer une certaine diversification économique.

L’exemple emblématique est celui des villes minières, comme Youssoufia, Benguérir, Jerada ou Khouribga. Le déclin de l’activité minière entraîne un fort déclin démographique, et malgré les politiques publiques de diversification, ce déclin est continu à Jerada.

Pour les chefs-lieux de province véritablement excentrés, comme Al Hoceima, malgré toutes les politiques publiques mises en place et un volontarisme politique marqué, les efforts ne suffisent pas à engendrer une véritable dynamique économique et démographique

62% des communes rurales sont en déclin démographique

– Vous soulignez que l’irrigation est un levier de croissance. Quelles sont les communes à en avoir le plus bénéficié ?

– Les communes rurales sont particulièrement dépendantes de l’accès à l’eau. 62% des communes rurales sont en déclin et, donc, la majorité des communes rurales perd de la population. Cependant, en dix ans, dans l’ensemble des communes rurales, il y a eu un gain de population.  Une minorité de communes rurales attirent de nouveaux habitants. En dehors des communes rurales qui servent de réserve foncière au développement urbain, il faut souligner la polarisation de l’activité agricole la plus intégrée aux marchés internationaux dans des communes rurales qui ont un accès privilégié à l’eau. C’est particulièrement observable dans la région de Souss-Massa où l’on voit bien que les communes rurales de la province de Chtouka-Aït Baha, qui bénéficient d’un accès sécurisé à l’eau, sont en très forte croissance, alors que celles qui en sont exclues sont en déclin.

Par l’investissement continu dans l’irrigation (barrages, nappes, dessalement), on voit une concentration très importante de populations rurales. Cependant, la dernière étape qui est celle du dessalement change complètement l’approche agricole. Car la rentabilité de l’eau dessalée n’est assurée que par des entreprises agro-industrielles extrêmement performantes, très intégrées aux marchés internationaux qui associent serres, unités d’emballage, unités de transformation tournées vers l’export.

Elles organisent des complexes agro-industriels attirant une main-d’œuvre ouvrière qui a les caractéristiques non pas d’une main-d’œuvre rurale, mais bien urbaine, qui réside dans les nouveaux lotissements et qui accède à cette zone par transports collectifs. Il faut donc s’interroger sur la catégorie rurale, et plutôt se demander si on ne voit pas apparaître de nouveaux territoires agri-urbains avec une situation de dépendance démographique à l’eau.

Pour le reste du territoire marocain, du fait de la sécheresse structurelle, les communes qui n’ont pas accès à de nouvelles ressources en eau, qui n’ont pas d’extension de leur périmètre irrigué, connaissent un déclin démographique, même dans des périmètres irrigués historiques comme autour de Béni Mellal et Fqih Ben Salah. Les zones très lourdement impactées par la sécheresse comme l’Anti-Atlas ou le Haut Atlas occidental voient leur population s’effondrer. Les communes rurales entre Essaouira et Agadir ou celles qui sont au sud de Taroudant ont perdu jusqu’à 70% de leur population.

– Vous parlez de « réfugiés climatiques ». Observez-vous déjà des migrations internes marquées vers les zones mieux dotées en ressources hydriques ? Quelle serait la réponse la plus urgente à mettre en place pour ces communes en déclin ?

– La question du réchauffement climatique est une question qui devient vraiment cruciale parce que cela crée des transformations extrêmement profondes. Et on voit bien que les régions de Sous-Massa et de Marrakech-Safi, qui sont en train de basculer d’un régime semi-aride vers un régime beaucoup plus aride, avec l’apparition ou le retour de réfugiés climatiques, comme dans les années 1980. La baisse continue de la pluviométrie, combinée à un effondrement démographique, crée un cercle vicieux conduisant à l’abandon progressif de ces territoires. L’absence d’infrastructures adaptées aggrave la situation.

En effet, lorsqu’il pleut, si aucune infrastructure de collecte de l’eau n’est mise en place et si l’aménagement du territoire n’intègre pas des dispositifs permettant de capter et de stocker cette ressource, l’eau ne s’infiltre pas efficacement. Elle engendre alors principalement des phénomènes d’érosion et de ravinage, rendant les précipitations particulièrement destructrices. Cela entraîne la dégradation des routes, des terrasses agricoles et d’autres infrastructures essentielles, renforçant ainsi ce cercle vicieux. On constate ainsi que les ménages n’ont pratiquement aucune opportunité d’emploi. Les taux d’emploi dans l’Anti-Atlas sont extrêmement faibles, inférieurs à 20%, et parfois à peine de 10%, ce qui est très préoccupant. Tous les actifs finissent par quitter ces territoires pour chercher du travail dans les grandes métropoles.

Les taux d’emploi dans l’Anti-Atlas sont extrêmement faibles, inférieurs à 20%, et parfois à peine de 10%, ce qui est très préoccupant

Dès lors, on peut établir un lien avec le changement climatique en considérant l’émergence de réfugiés climatiques internes. L’élaboration et la reconfiguration des politiques publiques deviennent alors particulièrement complexes, car elles nécessitent une nouvelle approche et d’importants investissements pour adapter ces territoires aux nouvelles conditions climatiques.

Souvent, ce qui est opéré, c’est une logique de l’abandon, parce qu’en fait, on va se dire, pour un État qui a des ressources limitées comme le Maroc, qui a de multiples défis, faut-il véritablement investir dans des territoires qui sont en pleine déprise démographique, alors qu’on a d’énormes besoins dans des territoires périphériques de grandes villes qui restent sous-équipés ? C’est un débat complexe. La deuxième difficulté est que, face au réchauffement climatique, il faut repenser tout le métabolisme territorial. Le manque d’eau change la relation aux végétaux et aux pratiques culturales.

Or, la déprise démographique accentue les logiques opportunistes de pastoralisme, qui ne sont pas du tout régénératives, mais qui vont prendre les ressources qu’il y a, et donc ne pas reconstruire un écosystème, mais tout simplement consommer. Dans les années 2010, plusieurs initiatives ont été mises en place sous l’impulsion du ministère de l’Agriculture. Toutefois, ces projets ont été profondément perturbés par l’intensification du stress hydrique.

Cela soulève une autre question essentielle : faut-il privilégier de grands projets intégratifs ou, au contraire, repenser l’adaptation des cultures en sélectionnant des végétaux capables de résister efficacement à ces conditions climatiques extrêmes ? Ce défi implique également un engagement accru des collectivités territoriales, des associations et des coopératives, qui doivent agir dans un contexte particulièrement contraignant.

Il s’agit donc d’un enjeu majeur qui nécessite une refonte des politiques publiques afin de préserver, autant que possible, une activité économique locale et le maintien des populations sur place. Faute d’une action adaptée, certaines localités risquent d’atteindre un seuil critique de dépopulation, au-delà duquel toute réinstallation devient pratiquement impossible.

– Votre analyse montre une hausse des résidents étrangers (148.152 en 2024). Pourquoi se concentrent-ils dans si peu de communes ? Et comment l’arrivée de travailleurs étrangers dans des zones agro-industrielles (ex. Aït Amira) impacte-t-elle la dynamique locale ?

– Le Maroc n’est pas un pays où il y a une forte immigration. Le Maroc est un pays très touristique, mais ce n’est pas pour autant qu’il va y avoir un afflux de résidents étrangers. L’idée qu’il y aurait peut-être, par des politiques fiscales attractives, un afflux d’étrangers qui s’installeraient au Maroc, n’est pas advenue. À Agadir et à Marrakech, qui sont de grands pôles touristiques et qui connaissent un très fort afflux de visiteurs, la population résidente étrangère reste faible. On a beaucoup d’étrangers qui circulent au Maroc, mais très peu qui s’installent. Beaucoup préfèrent y vivre moins de six mois et rester résidents dans leur pays d’origine.

La population étrangère au Maroc est extrêmement concentrée, puisque vous avez en fait 90% des résidents étrangers dans 63 communes. Donc, cela veut dire qu’on est vraiment dans une situation où vous avez 90% de la population étrangère dans moins de 2% des communes marocaines. La moitié des communes marocaines n’abritent aucun résident étranger. Les étrangers sont concentrés dans les pôles économiques principaux, notamment à Casablanca et Rabat.

On a beaucoup d’étrangers qui circulent au Maroc, mais très peu qui s’installent. Beaucoup préfèrent y vivre moins de six mois et rester résidents dans leur pays d’origine

Maintenant, le nouveau phénomène, et c’est l’une des informations importantes sur les communautés étrangères au Maroc, c’est l’apparition d’une nouvelle catégorie : la main-d’œuvre étrangère, ouvrière, agricole, africaine qui vient s’installer dans les nouveaux périmètres irrigués. On l’observe aussi bien à Dakhla que dans la région de Souss-Massa, dans la province de Chtouka-Aït Baha. Et c’est vrai que c’est extrêmement important de savoir qu’il y a plus d’étrangers résidents dans la commune rurale d’Aït Amira qu’à Agadir.

On voit donc une main-d’œuvre étrangère venir alors que, dans le contexte du taux d’emploi au Maroc et du taux de chômage, on a quand même une population qui a un fort niveau de chômage et un faible taux d’activité, notamment féminin. Cela signifie que ces emplois ne sont pas couverts parce que, peut-être, il y a encore des questions de pénibilité, des questions d’accès au logement. C’est-à-dire qu’on voit bien que beaucoup de Marocains et Marocaines sont quand même à la recherche d’emplois de qualité, et donc des emplois qui sont peut-être moins pénibles, moins exposés aussi aux pesticides et autres produits. Et puis surtout, on est dans une expansion très rapide du périmètre urbain, alors que les infrastructures de logement ne suivent pas forcément.

Donc on reste quand même dans des quartiers réglementaires, mais il n’y a pas du tout des aménités urbaines, il n’y a pas tous les services urbains. Donc, à partir de ce moment-là, les ménages marocains vont privilégier d’être dans des villes plus équipées, où il y a plus de services à la scolarité, à la santé, etc. Alors qu’une communauté qui va pour essentiellement travailler dans l’agriculture n’aura pas les mêmes horizons d’attente.

Cette main-d’œuvre étrangère s’inscrit dans une nouvelle logique. La région était marquée par un fort passage de population étrangère africaine qui avait pour objectif principalement la migration vers l’Europe. Ces personnes allaient travailler de façon temporaire au Maroc pour payer leur passage vers l’Europe. Or, cette population s’est installée. C’est-à-dire qu’elle ne pense plus à un passage immédiat, elle se projette comme une communauté qui s’implante dans la région. Et c’est très nouveau. Surtout quand c’est dans une commune rurale qui n’est pas du tout adaptée. C’est-à-dire qu’il n’y a pas de services consulaires, même les autorités locales ne sont pas du tout préparées, et il n’y a pas d’organisation communautaire.

Quand vous êtes dans une grande ville, il y a des consulats, des associations de résidents étrangers, donc une organisation communautaire. Se pose alors la question de l’intégration. Du fait de la concentration de ces populations ouvrières agricoles venant d’Afrique centrale ou d’Afrique de l’Ouest, il y a des tensions intracommunautaires, or les autorités sont un peu démunies, parce qu’elles doivent trouver des modalités de discussion, de compréhension des tensions qui traversent ces populations.

– Quelles stratégies concrètes pourraient stabiliser ou revitaliser les communes rurales isolées ? Et comment anticiper l’avenir de ces zones en déclin démographique et éviter la polarisation extrême autour des grandes villes ?

– C’est assez facile de développer et de concentrer des projets dans des pôles dynamiques, il y a beaucoup d’interlocuteurs, beaucoup de parties prenantes et, en plus, ce sont des projets qui sont considérés comme gagnants parce qu’ils permettent une intégration accélérée de l’économie marocaine à l’économie internationale, et ce sont en plus des activités d’export qui permettent aussi de gérer le problème de la balance commerciale qui est structurellement déficitaire. Donc on voit bien qu’il pourrait y avoir cette tentation, dans de nombreuses situations, d’accentuer cette polarisation et, en fait, d’abandonner les zones rurales en misant sur le fait que les gens se déplacent pour accéder aux emplois. Alors, pourquoi est-ce que c’est un problème ?

En premier lieu, la polarisation engendre une compétition entre toutes les activités. Cela crée une forte tension foncière, car il y a une concurrence entre les activités agricoles irriguées, les activités industrielles, les plateformes logistiques et la question du logement. En second lieu, l’intégration économique du Maroc à la mondialisation se fait par des gains de productivité. Autrement dit, lorsque le Maroc bénéficie de son intégration, c’est principalement grâce aux gains de productivité, que ce soit dans l’industrie ou dans l’agriculture. Même les nouveaux périmètres irrigués, mis en place avec le dessalement, sont conçus pour offrir des gains de productivité élevés.

Ils intègrent un haut niveau technologique et nécessitent, bien sûr, toujours une main-d’œuvre, notamment parce que les cultures concernées sont souvent fragiles. Toutefois, ces systèmes s’inscrivent dans une dynamique de très haute productivité avec finalement une faible création d’emplois. C’est ce qui explique pourquoi la création d’emplois reste insuffisante par rapport à la demande et à la jeunesse de la population. La jeunesse périurbaine souffre d’un très fort taux de chômage.

Il faut donc réinventer de nouvelles logiques territoriales, avec de nouveaux métiers qui doivent aussi prendre en compte la question de la transformation climatique du territoire. C’est-à-dire qu’il y avait historiquement dans toutes ces communes rurales qui gardaient la population, des travaux de petite hydraulique, de terrassement et d’aménagement qui permettaient de se saisir de la moindre opportunité de pluviométrie. Et on voit que tous les territoires marocains ont été façonnés dans la moyenne montagne, la haute montagne, par ces travaux qui permettent de se saisir de la moindre opportunité climatique.

Certains choix accélèrent le recul démographique, en privilégiant l’arboriculture par exemple, qui crée peu d’emplois, de surcroît saisonniers

En privilégiant les grands aménagements sur les petits aménagements, les nouvelles technologies sur les technologies historiques qui permettaient de faire face aux aléas climatiques, ces logiques ont été occultées. Certains choix accélèrent le recul démographique, en privilégiant l’arboriculture par exemple qui crée peu d’emplois, de surcroît saisonniers.

Il faut s’inspirer des activités historiques qui étaient des politiques de soins des territoires à long terme. On voit que les rares communes rurales isolées qui ont connu un accroissement démographique sont celles qui ont su concilier ces logiques avec une attractivité touristique. Or, cela nécessite des investissements différents, sans doute en faisant davantage confiance aux logiques coopératives, aux logiques associatives, que par la logique de marché donné à une entreprise. Parce qu’en fait, quand on promeut l’aménagement du territoire par des marchés publics privilégiant des entreprises, celles-ci font leur travail, puis s’en vont ; elles ne créent pas de dynamique d’apprentissage locaux par rapport à cette question environnementale. Elles ne se sentent pas responsables du territoire.

Cette refonte des politiques territoriales rurales nécessite un financement important, et c’est une question cruciale. Pour développer une véritable politique face aux enjeux du réchauffement climatique, de l’adaptation et de la modération, il est essentiel que le Maroc puisse accéder à des financements internationaux. Car, en ce qui concerne les finances publiques, dans une logique d’équité, la priorité doit être accordée aux nouvelles populations périurbaines qui sont elles aussi très vulnérables aux chocs exogènes.

Elections 2021: les différents scénarios de coalition gouvernementale (expert)

Cinq mois avant l’ouverture de la 11e législature, les pronostics vont bon train pour savoir qui dirigera le futur exécutif et quels seront les partis qui feront partie de la coalition gouvernementale.

Médias24 a sollicité le chercheur David Goeury au sujet des combinaisons possibles.

Le quotient électoral, une épine dans le pied du PJD

A la question de savoir si une coalition gouvernementale se dessinait d’ores et déjà à l’horizon, Goeury rappelle que la réforme du quotient électoral va clairement défavoriser le PJD.

« Le PJD est arrivé à performer avec une double victoire aux législatives de 2011 et de 2016. Cette réforme soutenue par l’ensemble des partis politiques de la majorité et de l’opposition est apparue comme étant le seul moyen de le battre et de mettre fin à son hégémonie.

«En 2016, le PJD est arrivé à avoir un élu dans 69 circonscriptions sur 92 et que dans d’autres il n’a pas obtenu d’élu mais était proche d’en décrocher un, ce parti urbain a réussi entre 2011 et 2016 à étendre son assise dans plusieurs petites villes.

«Avec la réforme du quotient, le PAM serait arrivé devant le PJD en 2016»

« Le seul parti qui arrivait à faire mieux que le PJD était le PAM qui a obtenu un élu dans 74 circonscriptions et selon nos calculs, s’il y avait eu la réforme du quotient électoral en 2016, le PAM serait arrivé légèrement devant le PJD en nombre de sièges.

« Mais en réalité, la prouesse du PAM, aux dernières législatives, s’explique surtout par le fait que le parti du tracteur a réussi à débaucher 12 députés issus des rangs du RNI, du PI et même du MP.

«Le phénomène de migration ne se fera plus dans un seul sens»

« Aujourd’hui, ces partis ne sont aucunement disposés à laisser leurs candidats migrer vers le PAM et c’est plutôt le contraire qui se passe car ils sont en train de récupérer d’anciens transfuges.

« De leur côté, les militants du PJD qui sont assez fidèles à leur parti ne risquent pas de migrer vers d’autres horizons.

« Le PAM ne pourra pas rééditer son exploit de 2016 »

« Par conséquent, il y aura un phénomène de jeu à somme nulle dans les 59 circonscriptions à deux ou trois sièges où le PJD devrait en obtenir un et les trois autres (RNI, PI et PAM) devront se partager le siège ou les deux sièges restants.

« A partir de là, le PAM aura beaucoup de mal à rééditer sa prouesse de 2016 et l’Istiqlal ou le RNI auront beaucoup de mal à devenir le nouveau parti hégémonique. Mécaniquement, le PJD aura de fortes chances d’arriver en tête, même si cela sera de façon beaucoup moins écrasante.

Une coalition PJD-Istiqlal-PAM-PPS, scénario crédible

« En cas de victoire, le parti de la lampe pourra s’allier avec l’Istiqlal comme il l’avait déjà fait en 2011 avant que les prises de position de Chabat ne fassent sortir son parti de la coalition de Benkirane.

« L’Istiqlal, le PAM et le PPS ont fait une déclaration commune qui condamnait les visées électoralistes de la fondation Joud comme mise au service du RNI avant d’être reçus la semaine suivante au domicile du chef du PJD, une alliance des quatre n’est par conséquent plus à exclure. Par contre, une coalition RNI-PAM-Istiqlal comporte un gros risque de blocage car ces partis vont lorgner les mêmes ministères.

PJD + Opposition : Au bas mot, 210 sièges sur 395

« A partir de là, une alliance PJD-PAM-Istiqlal est bien plus probable et crédible.

« S’il y a une contre-performance du PAM en septembre avec 60 ou 70 sièges, une remontée probable de l’Istiqlal avec le même nombre d’élus, et un PJD qui fera au moins 80 sièges, la majorité requise sera largement dépassée avec au moins 210 sièges sans compter le PPS qui pourrait venir en force d’appoint avec une dizaine de sièges », estime David Goeury en rappelant qu’en 2016, le score législatif du PJD additionné à celui du PAM aurait été largement suffisant pour mener un gouvernement à deux (224 sièges sur 395).

L’appétit gouvernemental sépare trop le RNI du PAM et de l’Istiqlal

« En fait, l’Istiqlal et le PAM pensent qu’il est plus facile de négocier avec un PJD à la primature que de le faire avec le RNI d’autant plus que les ministères qui intéressent ces deux partis d’opposition sont les mêmes que ceux convoités par le parti de la colombe.

« Les ministères à forte dimension économique comme celui de l’Agriculture se révèlent stratégiques pour entretenir les réseaux de clientèle qui soutiennent ces partis notamment dans l’accès aux subventions pour le développement agricole ou d’aides d’urgence après des aléas climatiques …

« Idem pour le département de l’Industrie où il y a déjà eu plusieurs confrontations entre le RNI et l’Istiqlal qui dénonçait la mainmise du RNI sur la CGEM et sur les chambres de commerce et d’industrie », précise le chercheur qui tient cependant à rester prudent sur le scénario d’une coalition PJD-PAM-Istiqlal-PPS.

« L’alliance PJD-PAM-Istiqlal-PPS peut être balayée par des aléas personnels »

« Si une telle alliance est crédible, il faut cependant préciser que ce scénario peut être bouleversé dans les quatre mois qui nous séparent du scrutin sachant qu’il peut se passer beaucoup de choses.

« Il est donc préférable de rester prudent car le jeu politique n’est jamais à l’abri d’aléas personnels lié au chef de parti comme ce fut le cas avec l’Istiqlal en 2016.

«Si le PJD arrive deuxième, une coalition PAM-Istiqlal avec le RNI pourrait voir le jour»

« S’il devait arriver après le RNI, le PAM ou l’Istiqlal, il y a très peu de chances que le PJD participe au prochain gouvernement d’autant plus qu’en l’absence d’accord formel avec les trois partis d’opposition, rien n’empêchera ces derniers de chercher d’autres alliés.

 » Dans ce cas, il est possible que les trois partis trouvent un compromis pour gouverner ensemble.

«Echaudé par la trajectoire de l’USFP, le parti de la lampe préférera aller dans l’opposition plutôt que de s’accrocher au pouvoir»

« Par ailleurs, si le PJD devait arriver second, le chef du PJD sera certainement tenu responsable de cet échec et la majorité de sa base préférera basculer dans l’opposition pour mieux rebondir en 2026.

« Sachant qu’il existe une forte démocratie interne au sein du PJD et que de nombreux militants redoutent d’avoir à terme la même trajectoire que l’USFP, les militants privilégieront un retour à l’opposition plutôt qu’une participation au gouvernement qui finirait par provoquer un effondrement de son assise électorale », conclut David Goeury, en précisant que dans ce cas de figure, il y aura un effet d’opportunités où tout sera renégocié entre le RNI, le PAM ou l’Istiqlal en fonction de celui qui obtiendra la chefferie du gouvernement pour s’adjuger les ministères clés.

Elections 2021: la campagne va s’accélérer (avis d’expert)

Trois mois avant le premier scrutin professionnel prévu le 6 août prochain suivi le 8 septembre par les législatives, les locales et les régionales, puis des élections préfectorales et provinciales le 21 septembre et enfin du scrutin à la chambre des Conseillers, le 5 octobre, la campagne électorale va s’accélérer.

La campagne électorale va commencer dans les syndicats affiliés aux partis politiques

Sollicité par Médias24, le chercheur David Goeury pense que le fait d’avoir priorisé les élections professionnelles dans le calendrier électoral permettra aux partis politiques de se lancer dans la campagne, en commençant par mobiliser leurs réseaux professionnels avant leur électorat national.

« Aujourd’hui, il y a déjà une intense activité auprès des centrales syndicales avec lesquelles certains partis sont liés.

« Les partis vont essayer de privilégier leur relation avec les syndicats pour s’assurer la mobilisation des militants et également nourrir leur programme par rapport à l’agenda social qui est très important dans le contexte de la pandémie actuelle.

« C’est un premier enjeu extrêmement important qui permettra de faire bloc avec les militants et même de pouvoir contourner certaines discussions idéologiques où il peut y avoir des clivages au sein des partis.

« En mobilisant leur structure syndicale, ils se remobilisent sur des questions sociales qui font consensus.

« Ainsi, le PJD travaille avec l’UNTM sur l’amélioration des conditions salariales sans aborder certaines questions polémiques comme la légalisation du cannabis à fins médicales.

Les militants et les syndicats multiplient les réunions virtuelles

« Les militants et les syndicats se mobilisent à travers des discussions menées par l’outil numérique (Zoom, Meet, Facebook live …)

« En effet, il y a eu beaucoup d’événements qui ont été organisés pendant le mois de Ramadan avec pratiquement un webinaire de réseaux militants tous les deux ou trois jours.

« Le problème est que cette mobilisation qui permet de préparer les événements programmatiques n’a pas une grande audience d’autant plus que le taux de syndicalisation au Maroc, qui est de 2,7%, est très faible.

Les candidats aux chambres professionnelles multiplient les réunions sur le terrain

« Actuellement, on voit une mobilisation très forte au sein des chambres professionnelles (agriculture, pêche, artisanat, commerce).

« Sachant que les réseaux professionnels, hormis la CGEM, organisent rarement de grands congrès, ce sont le plus souvent des petites réunions provinciales qui se tiennent autour de grandes figures locales et se font à l’occasion de transactions entre clients et fournisseurs.

« Pour préparer les élections à la chambre d’agriculture, les candidats investissent les coopératives, les associations d’irrigants. Pour les chambres de pêche, la concentration des professionnels dans les ports permet alors aux candidats de facilement faire campagne au jour le jour.

Des élections qui vont réactualiser les rapports de force entre les 3 gagnants de 2015

« L’intérêt de ces élections professionnelles sera d’actualiser les rapports de force entre les partis de notabilités professionnelles. En 2015, ce même scrutin avait mis en avant le fait que le PAM arrivait en tête avec 18,7% des élus issus des chambres professionnelles devant l’Istiqlal 16,1%et le RNI 14 ,9%.

« Il y a beaucoup de transhumance des figures de notabilités entre ces trois partis politiques. Or, en 2016, le PAM avait réussi à réaliser une percée électorale en débauchant des élus adverses, principalement du RNI et de l’Istiqlal.

« Il sera donc intéressant de voir comment évolueront les équilibres entre ces trois partis.

« Au regard du nombre relativement restreint d’électeurs, qui sont par ailleurs dispersés territorialement et par conséquent plus faciles à gérer dans un contexte de respect des règles sanitaires, les élections professionnelles sont moins difficiles à organiser que les élections générales.

« Par ailleurs nous aurons donc, à leur issue, une meilleure idée des rapports de force partisans entre ces trois partis», explique David Goeury avant d’analyser le regroupement durant la même journée des scrutins législatifs, communaux et régionaux.

L’électorat rural des communales va booster la participation aux 3 élections générales

« Le fait de regrouper les trois élections le même jour aura pour effet d’augmenter la participation électorale d’autant plus, qu’historiquement, il y a toujours eu au Maroc plus de mobilisation aux élections locales qu’aux élections législatives.

« En effet, ce scrutin est très important dans les campagnes marocaines car les électeurs ruraux y sont très attachés pour être en mesure de notifier les rapports de force politique au niveau local mais aussi pour s’assurer d’avoir un élu qui les représente et défende leurs intérêts au conseil communal, de peur de subir une décision communale qui impacte leur village.

Des électeurs des grandes villes qui zappent la représentation pour interpeller directement les autorités

« Cet attachement au scrutin local tranche avec les électeurs des grandes villes comme Casablanca ou Rabat où il y a une mobilisation très faible du fait de la complexité des logiques d’arrondissements. Par ailleurs, les citoyens de ces deux grandes villes se sentent proches des lieux de pouvoir et préfèrent interpeller directement les autorités.

« En effet, quand vous êtes à Rabat ou Casablanca, vous pouvez soit faire pression sur le président de la commune ou faire remonter directement vos doléances au ministère concerné ou alors au Wali.

« Or, en interpellant directement l’administration concernée au lieu de passer par le circuit de la représentation électorale, vous aurez beaucoup plus de chance en tant que citoyen d’obtenir une réponse rapide.

« C’est souvent le cas dans la capitale où des collectifs de citoyens vont interpeller les ministères via des associations qui déposent des dossiers auprès d’un responsable de premier plan de la dite administration.

La mobilisation urbaine aux législatives sera moindre que dans le monde rural

« Sachant cela, les grandes agglomérations vont donc moins se mobiliser que les électeurs ruraux », précise le chercheur en ajoutant que la mobilisation pour le scrutin législatif est moins importante dans les grandes villes avec un taux de participation très faible.

« Idem dans certaines grandes provinces rurales comme Settat, l’intérêt pour les élections législatives est beaucoup plus faible que pour les élections locales. Les habitants ont l’habitude de moins voter car les enjeux nationaux ne sont pas perçus comme prioritaires pour leur ville. Or, cette année, ces électeurs ruraux s’exprimeront le même jour pour les élections locales et les élections nationales.

Les circonscriptions avec plusieurs sièges n’encouragent pas à aller voter

« Par ailleurs, les grandes circonscriptions des élections législatives avec 5 ou 6 sièges dans des grandes provinces rurales, les électeurs pensent que leur vote ne changera pas grand-chose.

« Certains pensent qu’il est même positif que toutes les tendances politiques soient représentées. En revanche, les électeurs urbains sont plus dans des logiques de privilégier des blocs avec des partis hégémoniques mais la réforme du quotient électoral rend mécaniquement cette situation de plus en plus difficile.

« La participation électorale sera plus forte qu’aux législatives de 2016 »

« S’il faut s’attendre à ce que la participation électorale soit plus forte qu’en 2016 (5,3 M), la vraie question sera de savoir s’il y aura un vrai renouvellement comme en 2015 où il y avait eu un regain d’intérêt politique avec 7,3 millions d’électeurs même si au final, le taux de participation était resté faible avec seulement un citoyen sur trois qui s’était déplacé pour voter.

« Ceci dit, Il est difficile d’estimer le surplus d’électeurs car au Maroc il n’y a pas de dynamique de sondage régulier et encore moins de système de redressement des enquêtes pour avoir des tendances.

« Pour se projeter, nous devons donc nous appuyer sur des éléments historiques (scrutins de 2015 et de 2016) mais aussi tenir compte du contexte actuel très particulier relatif à la pandémie.

Beaucoup de choses peuvent se passer d’ici les scrutins prévus en septembre

« Comme il y a de nombreux paramètres en jeu et que personne ne sait ce qui va se passer d’ici le mois de septembre, il est difficile de savoir s’il y aura une mobilisation électorale ou au contraire une désaffection.

« C’est d’autant plus vrai que l’impact des grandes réformes en cours comme la généralisation de la sécurité sociale et la mise en place de l’état social est encore inconnue.

« En effet si en théorie, ces grandes réformes à caractère social devraient avoir un effet de mobilisation qui encourage les citoyens à aller voter, il est quand même compliqué de faire des prédictions sur la dynamique électorale à venir alors que la pandémie reste toujours active», précise David Goeury.

La désignation d’un gouvernement sera plus ardue qu’en 2016

Sur les scrutins indirects provinciaux et préfectoraux qui auront lieu le 21 septembre, notre interlocuteur rappelle d’abord que ce rendez-vous électoral permettra de désigner une partie des différents collèges d’électeurs qui désigneront le 5 octobre les membres de la chambre des conseillers.

« En effet, les syndicats de salariés désigneront 20 conseillers, les organisations patronales 8, les Chambres Professionnelles 20, les conseillers communaux 48 et enfin les conseillers régionaux 24.

« Sachant qu’il faut que les scrutins soient terminés pour que les élections indirectes aient lieu, il y aura au soir du 8 septembre bien plus de négociations qu’en 2015 ou 2016 et la situation sera plus compliquée pour désigner un nouveau gouvernement dans un délai plus court qu’en 2016 », conclut David Goeury en précisant que ces tractations qui devraient durer 10 jours seront d’autant plus importantes que ces accords vont structurer le champ politique à toutes les échelles, sur une durée de cinq ans.