L’évolution des transferts des MRE reflète les cycles économiques mondiaux et les mutations internes du Maroc. Après une croissance régulière entre 2004 et 2007, portée par une conjoncture européenne favorable, la crise financière de 2008 a marqué un premier ralentissement, notamment à partir de l’Espagne et de l’Italie.

La décennie 2010-2019 a été caractérisée par une reprise modérée, freinée par la crise de la dette européenne, mais soutenue par la diversification géographique des MRE et l’amélioration des circuits de transfert.

L’année 2020 a marqué un tournant, avec un bond historique des envois (68 MMDH), conséquence directe de la solidarité accrue en pleine pandémie. En 2021, un nouveau record de 95 MMDH a été atteint.

Malgré l’inflation mondiale, les flux ont poursuivi leur progression en 2022 et 2023, atteignant respectivement 110 et 115 MMDH.

Une saisonnalité marquée : le cycle récurrent des transferts des MRE

Les transferts des MRE suivent un cycle saisonnier bien établi, marqué par des fluctuations récurrentes. La période estivale constitue un point culminant, avec une hausse significative des envois, notamment en juillet et août. Ce pic s’explique par le retour temporaire des expatriés au Maroc, et les dépenses associées aux rassemblements familiaux et aux festivités. À l’inverse, les premiers mois de l’année enregistrent un repli des flux, souvent lié à l’érosion de la capacité d’épargne après la période estivale.

Le cycle des transferts s’amorce généralement en mars, atteint son apogée entre juillet et septembre, avant d’entamer une phase de repli qui s’étend jusqu’en février. Cette régularité traduit une structuration des comportements d’envoi, influencée autant par des facteurs économiques que par des considérations socioculturelles.

Cette cyclicité, qui s’observe chaque année avec une régularité notable, souligne l’importance des transferts saisonniers dans l’économie marocaine. Une meilleure compréhension de ces fluctuations pourrait orienter des stratégies visant à stimuler l’investissement à des périodes stratégiques, ou à optimiser l’accompagnement des ménages bénéficiaires lors des mois de forte affluence financière. Toutefois, toute interprétation doit tenir compte de la diversité des facteurs économiques et sociaux sous-jacents.

Répartition géographique : une domination française et une montée des flux du Golfe

L’analyse des statistiques faite par l’Office des changes des transferts des MRE, arrêtées à fin 2023, fait apparaître que la France domine avec un total de 35,5 MMDH, suivie de loin par l’Espagne avec 14,5 MMDH, l’Arabie saoudite avec 12,4 MMDH et l’Italie avec 10,6 MMDH.

Les écarts entre les pays d’origine reflètent les dynamiques propres aux marchés de l’emploi et aux contextes macroéconomiques. La France demeure la principale source de transferts, portée par une diaspora marocaine historiquement nombreuse. En revanche, les flux en provenance de l’Espagne et de l’Italie affichent des variations plus marquées, souvent influencées par les fluctuations économiques de ces pays.

Les transferts en provenance des pays du Golfe, notamment d’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis, se distinguent par une croissance soutenue. De même, les envois depuis le Canada et les États-Unis enregistrent une progression constante.

Avons-nous atteint un pic ?

Plusieurs indicateurs laissent entrevoir une possible stabilisation, voire un plafonnement des montants transférés. L’un des principaux éléments à considérer est la conjoncture économique des principaux pays d’accueil des MRE, notamment la France, l’Espagne et l’Italie. L’inflation persistante et la hausse du coût de la vie dans ces pays réduisent la capacité d’épargne des travailleurs marocains expatriés, ce qui pourrait, à terme, peser sur le volume des transferts. De plus, les politiques fiscales plus strictes mises en place dans certains pays européens pourraient affecter la dynamique des envois de fonds.

Toutefois, des facteurs structurels suggèrent que les transferts pourraient continuer à progresser. La montée en puissance des communautés marocaines dans les pays du Golfe, notamment en Arabie saoudite, aux Émirats arabes unis et au Qatar, ouvre de nouvelles perspectives. Ces pays, devenus des sources de transferts de plus en plus significatives, pourraient compenser une éventuelle stagnation des flux en provenance d’Europe.

Interrogé par Médias24, un économiste spécialiste des politiques de change nous livre son analyse sur un éventuel plafonnement ou une stagnation des transferts des MRE.

Pour notre interlocuteur, il est impossible de connaître avec certitude la dynamique future des transferts des MRE, ni de les théoriser ou de les modéliser. « L’évolution des transferts des Marocains résidant à l’étranger ne suit pas un schéma linéaire prévisible et échappe aux tentatives de modélisation. Contrairement à certaines hypothèses passées, la transmission intergénérationnelle du lien avec le Maroc s’est avérée plus forte qu’anticipé. Alors qu’on prédisait un affaiblissement des transferts avec la deuxième génération, les flux ont non seulement persisté, mais ont augmenté, portés par des mécanismes financiers modernisés et une attache culturelle durable », explique notre source.

« La pandémie de Covid-19 a révélé des dynamiques nouvelles. Face à la crise, les MRE ont accru leur soutien financier à leurs familles, mais cette période a également marqué une accélération de la bancarisation et de l’épargne au sein des institutions marocaines. Ce phénomène, associé à la régularisation de nombreux travailleurs marocains en Europe et dans le Golfe, a renforcé la formalisation des transferts, réduisant l’informalité qui prévalait auparavant ».

Par ailleurs, l’expansion continue de la diaspora marocaine contribue mécaniquement à la croissance des envois. L’augmentation du nombre de MRE entraîne une hausse structurelle des transferts, indépendamment des fluctuations économiques.

« Ces flux, loin d’être purement cycliques, sont portés par une combinaison de facteurs, mêlant conjoncture économique, innovations financières et, surtout, un fort ancrage familial », souligne notre interlocuteur.

« L’idée d’un plafonnement des transferts reste donc spéculative. À chaque tentative de prédiction d’un essoufflement, les faits ont montré une résilience et une capacité d’adaptation remarquables. Ces flux évoluent en réponse à des transformations sociales et économiques complexes, rendant toute hypothèse de stagnation ou de déclin prématurée », conclut notre source.