« Quand vous ne l’avez pas vécu, vous ne pouvez pas savoir ce que c’est », témoigne un ancien détenu auprès de Médias24.

La question de la surpopulation carcérale au Maroc refait surface avec la publication, le 25 mars, d’un communiqué de la direction de la prison locale de Souk El Arbaâ. Ce communiqué répond aux accusations d’une association de défense des droits humains concernant les conditions de détention d’une prisonnière à la prison locale de Souk El Arbaâ.

Selon l’association citée, la détenue en question ne dispose pas d’un lit dans sa cellule. L’établissement pénitentiaire justifie cette situation par la surpopulation carcérale, expliquant que les détenus doivent attendre leur tour pour accéder à un lit.

Contactée par Médias24, la Délégation générale à l’administration pénitentiaire et à la réinsertion (DGAPR), indique que « le manque de lits touche plusieurs établissements pénitentiaires » et confirme que cela est dû à « la surpopulation dont souffrent ces structures ».

En effet, la problématique est plus large. Le communiqué de la direction de la prison locale de Souk El Arbaâ remet en lumière un problème structurel dont l’ampleur ne cesse de croître.

Avec plus de 105.000 détenus recensés début 2025, les prisons marocaines dépassent largement leur capacité d’accueil, initialement limitée à 64.000 lits. Ce phénomène, aggravé par la forte proportion de détenus en détention préventive (31,33 % de la population carcérale), pose la question de l’efficacité du système pénal actuel et de la nécessité de réformes.

Face à cette situation, plusieurs solutions sont évoquées : le recours aux peines alternatives, la révision des longues peines et l’extension des mécanismes de libération conditionnelle.

Toutefois, malgré les nouvelles législations en cours d’adoption, une réforme plus profonde de la politique pénale reste urgente.

Témoignage

« Quand un lit se libère, c’est le plus ancien de ceux qui dorment par terre qui prend la place », explique notre témoin, ancien détenu à Oukacha (Casablanca).

« Il n’y a pas de matelas fourni par l’administration pour dormir par terre. Les détenus sont obligés de se débrouiller des couvertures pour en faire des matelas de fortune. Actuellement à Oukacha, des cellules sont tellement pleines que certains font des hamacs entre deux lits car il n’y a pas de place au sol ». En fait, il y a donc ceux qui dorment dans un lit, ceux qui dorment par terre, et ceux qui dorment dans un hamac de fortune entre deux lits.

« Cette promiscuité et cet entassement posent la question de l’hygiène… quand il y a 40 ou 50 détenus dans 35 m² avec juste un point d’eau, je vous laisse imaginer les temps d’accès, les odeurs, … », assène notre source qui évoque également les cas d’aération insuffisante et déplore en conclusion cette situation où la DGPAR subit les conséquences de la politique pénale.

 Plus de 40.000 détenus sont actuellement en surnombre

Dans son communiqué du 25 mars, l’établissement pénitentiaire répond à une accusation spécifique : l’absence de lit pour une détenue. Elle précise que, bien que cette dernière dispose d’un lit, la surpopulation impose un système de rotation des couchages, appliqué à l’ensemble des détenus de l’établissement.

Ce cas illustre une réalité bien plus vaste. Selon les chiffres communiqués en février 2025 par le ministre de la Justice, la population carcérale a atteint 105.000 détenus, un chiffre déjà évoqué par Mohamed Salah Tamek, délégué général à l’administration pénitentiaire et à la réinsertion, en octobre 2024. Pire encore, en quinze ans, cette population a augmenté de deux tiers.

Or, les infrastructures n’ont pas suivi. En 2023, le pays comptait 75 établissements pénitentiaires dotés d’une capacité totale de 64.000 lits. Cela signifie que plus de 40.000 détenus sont actuellement en surnombre, rendant les conditions de détention de plus en plus précaires.

Selon la DGAPR, « la surpopulation carcérale influe inévitablement sur les conditions d’hébergement des détenus. Et ce, malgré les efforts déployés par la Délégation générale pour contrer ce fléau, moyennant la construction de nouveaux établissements pénitentiaires afin d’élargir la capacité d’accueil du parc pénitentiaire et le lancement de plusieurs projets de rénovation des anciennes prisons ».

« Le temps pour obtenir un lit diffère d’un établissement pénitentiaire à l’autre selon le taux de surpopulation de cet établissement, qui reste aussi constamment changeant suivant le nombre de détenus admis et libérés quotidiennement », nous indique-t-on de même source.

« Il est notoire que la surpopulation est de nature à impacter la gestion des programmes de formation et de préparation à la réinsertion destinés aux détenus, et ce, eu égard à l’offre de formation limitée proposée par les départements de tutelle, et même parfois à la capacité limitée de certaines infrastructures des établissements pénitentiaires à abriter les activités destinées au nombre conséquent de détenus ».

Toutefois, la DGAPR, assure qu’elle « tâche de surmonter tous les défis susdits, en accordant la priorité aux détenus mineurs et femmes détenues en matière d’accès aux programmes d’enseignement et de formation professionnelle, et en œuvrant assidûment à adapter ses programmes de réinsertion à la réalité carcérale et à l’infrastructure dont disposent les établissements pénitentiaires ».

Une explosion au-delà des prévisions

Un autre facteur aggravant est la part importante des détenus en détention préventive, qui représentent aujourd’hui 31,33% de la population carcérale. Bien que ce taux ait diminué ces dernières années, l’augmentation globale du nombre de détenus, elle, se poursuit.

Vu la situation, la DGAPR avait anticipé cette explosion carcérale, mais les chiffres actuels dépassent largement les prévisions établies en 2022. La barre des 104.000 détenus, qui ne devait être franchie qu’en 2026, a été atteinte bien plus tôt que prévu, ce qui suscite une « inquiétude spectaculaire » au sein de l’administration pénitentiaire.

Le ministre de la Justice, Abdellatif Ouahbi, a reconnu la nécessité d’un changement profond. Le 13 mai 2024, devant les députés, il a affirmé qu’ »il n’est possible de régler le problème de la surpopulation carcérale qu’en changeant la politique pénale ». Selon lui, il est impératif de « revoir les peines de dix ans et plus » et d’adopter une approche plus raisonnée.

Il convient de rappeler que plusieurs textes ont vu le jour, notamment celui sur les peines alternatives, qui prévoit des mesures telles que les travaux d’intérêt général et le port du bracelet électronique. Cependant, ces dispositifs seront encadrés par des conditions strictes et ne s’appliqueront pas aux crimes les plus graves.

La libération conditionnelle est également évoquée comme un levier important. Lors d’une conférence organisée par le ministère de la Justice le 27 mai 2024, le parquet a révélé que, entre 2019 et 2023, seuls 408 détenus ont bénéficié de ce mécanisme, soit 5,8 % des dossiers transmis par la DGAPR. Un chiffre extrêmement bas en comparaison à d’autres pays comme la France et l’Espagne, où environ 8.000 détenus en bénéficient chaque année, ou encore le Canada, où ils sont 18.000.

Au-delà de la question des infrastructures et des chiffres, la surpopulation a un impact direct sur la mission de réinsertion des détenus. Les établissements pénitentiaires peinent à assurer des programmes de formation et de réinsertion pour l’ensemble des 105.000 détenus, compromettant ainsi l’objectif même de la DGAPR.

L’entrée en vigueur des nouvelles mesures sur les peines alternatives, initialement prévue pour août 2025, peut être avancée à mai. C’est en tout cas ce que compte faire le gouvernement. Reste à voir si ces réformes seront suffisantes pour endiguer l’explosion carcérale ou si une refonte plus large de la politique pénale sera nécessaire.