Pendant longtemps, le secteur textile-habillement marocain a été présenté, dans les médias comme dans certaines analyses économiques, comme une industrie homogène, un bloc unifié fonctionnant sur un même modèle.

La réalité est toute autre, c’est un écosystème composé de filières aux logiques industrielles distinctes, aux niveaux d’intégration variés et aux dynamiques très différentes.

Cette diversité, longtemps sous-estimée, constitue aujourd’hui la clé pour imaginer un nouveau modèle marocain, au-delà de la fast fashion et de la dépendance à Zara, qui dominent encore une large partie des exportations nationales.

Des segments encore sous-exploités

Sollicité par Médias24, Redouane Lachgar, consultant en stratégie industrielle, estime que l’idée selon laquelle le textile marocain ne peut faire que de la sous-traitance est trompeuse.

« Le denim est historiquement le segment le plus structuré du Maroc. Il maîtrise l’ensemble du processus industriel, conception, sourcing du tissu, coupe, confection, délavage, broderie, etc. Cette intégration complète permet aux industriels marocains de proposer des produits finis à forte valeur ajoutée, alignés sur les exigences des marchés européen et américain », explique-t-il.

« La filière pull-over (sourcing du fil, tricotage, coupe, confection, broderie, lavage), représente également un véritable savoir-faire, souvent méconnu, et parfaitement adapté aux tendances actuelles du marché », poursuit notre source.

Pour ce qui est du textile de maison, notre interlocuteur indique que le segment est en perte de compétitivité.

« Autrefois dynamique à l’export, cette filière a été distancée par la Turquie, qui a investi massivement dans le renouvellement de son parc machines. Les industriels marocains, quant à eux, ont sollicité une protection douanière de 30%, mais on sait qu’en commerce international, une filière protégée sans modernisation est une filière qui perd en compétitivité », souligne-t-il.

La maille fine est un autre segment en capacité de produire en intégration totale, mais il vit en difficulté, notamment à cause des facteurs de production non compétitifs.

« Quelques entreprises produisent encore en intégration totale des T-shirts, polos ou sweats. Mais la faible introduction de nouvelles technologies et l’absence de compétences jeunes et qualifiées freinent leur montée en gamme », précise notre source.

Concernant la confection minute, notre interlocuteur estime qu’il s’agit du cœur mais aussi de la fragilité du secteur textile marocain.

« Beaucoup d’ateliers marocains travaillent en sous-traitance pure pour des produits basiques et rapides (T-shirts, chemisiers, pantalons, manteaux). Ce modèle est soumis à une pression extrême (baisse des prix, réduction des délais, volatilité des volumes, etc.). Il s’agit d’un modèle devenu structurellement fragile », indique Redouane Lachgar.

Le private equity : une opportunité pour le textile marocain

Selon notre source, les investissements récents des acteurs de private equity dans des segments marginalisés du textile sont un signe fort du potentiel de création de valeur de ces activités et de leur attractivité croissante pour des investisseurs de long terme.

« Longtemps absent du textile marocain, le capital-investissement commence désormais à jouer un rôle majeur dans le relancement du secteur. Récemment, il y a eu plusieurs opérations dans ce sens, à titre d’exemple :

Le private equity apporte le capital pour moderniser les équipements, la structuration managériale, l’accès à des marchés internationaux, l’exigence de performance et de gouvernance ainsi que la montée en gamme et la résilience.

Diversifier pour sécuriser l’avenir

Selon Redouane Lachgar, l’avenir du textile marocain ne se jouera pas uniquement en Europe. Une fenêtre stratégique s’ouvre aujourd’hui en Amérique du Nord, sur fond de tensions commerciales entre les États-Unis et l’Asie.

« Les tensions tarifaires ont profondément remodelé les flux mondiaux du textile. Les surtaxes imposées par les États-Unis ont considérablement renchéri le coût des exportations asiatiques. Cette reconfiguration crée une opportunité historique pour les pays bénéficiant d’un meilleur positionnement tarifaire vis-à-vis des États-Unis, notamment le Maroc », indique-t-il.

« Avec un tarif autour de 10% sur plusieurs catégories vestimentaires exportées vers le marché américain, le Royaume dispose d’un avantage compétitif concret face à des concurrents asiatiques frappés par des droits compris entre 25% et 50%. Cet écart tarifaire, combiné à la montée en gamme industrielle, au renforcement de la traçabilité, à l’essor de l’économie circulaire et à la proximité logistique européenne, positionne le Maroc comme un partenaire crédible et stable pour les donneurs d’ordres américains cherchant à diversifier leurs risques », poursuit-il.La dépendance extrême à Zara, un risque systémique pour le secteur textile marocain« La diversification géographique n’est plus une option, c’est un levier stratégique majeur pour construire un modèle textile résilient et compétitif à long terme. Les données de l’Office des Changes montrent que 65% des exportations marocaines d’habillement, en 2024, sont destinées à l’Espagne. En réalité, il s’agit principalement d’Inditex, et surtout de Zara », conclut notre source.

Source : Office des changes.