À l’approche des législatives de septembre 2026, le chantier électoral entre dans une phase décisive. Le ministère de l’Intérieur, par la voix de Abdelouafi Laftit devant la Chambre des conseillers, a livré un premier état des lieux du corps électoral national.
Derrière les chiffres bruts se dessinent plusieurs tendances lourdes : une progression contrôlée des inscriptions, une numérisation désormais dominante du processus, mais aussi un plafond persistant en matière de mobilisation citoyenne.
Mis en perspective avec les données historiques disponibles, ces indicateurs interrogent surtout sur la relation, toujours fragile, entre les citoyens et l’acte de vote.
16,5 millions d’électeurs inscrits
Sur le plan strictement administratif, le ministère affiche une dynamique positive. La révision annuelle des listes électorales a permis l’inscription de 382.170 nouveaux électeurs, portant le nombre total d’inscrits à 16,5 millions. Cette hausse reste toutefois modérée si on la compare aux enjeux de 2026, année où plusieurs centaines de milliers de jeunes atteindront l’âge légal de voter.
La structure du corps électoral demeure stable, avec 54% d’hommes et 46% de femmes, un déséquilibre ancien qui continue de refléter une sous-représentation féminine dans l’inscription, davantage que dans la démographie réelle.
Le signal le plus net concerne la montée en puissance du canal numérique. Sur les nouvelles inscriptions, près de 255.000 ont été effectuées via le portail électronique, contre 127.430 par dépôt physique auprès des autorités locales. Cette bascule confirme une tendance observée lors des dernières consultations, mais jamais à cette échelle. L’administration parvient ainsi à capter une partie des primo-inscrits, notamment dans les centres urbains. Reste une question centrale : cette facilité d’accès au fichier électoral suffira-t-elle à transformer les inscrits en votants effectifs ?
Ce que disent les chiffres de 2016 et 2021
Les données des élections de 2016 et 2021 invitent à la prudence. Selon les données disponibles, l’on comptait 15,7 millions d’inscrits en 2016 et 17,5 millions en 2021. Sachant que les statistiques des listes électorales de 2021 indiquent une progression de 1.806.535 électeurs en 5 ans, soit 11,5% par rapport aux listes arrêtées pour les élections législatives de 2016.
Selon les chiffres issus d’un rapport du think tank TAFRA, sur les élections législatives entre 2011 et 2021, il s’avère qu’en 2016, malgré un nombre d’inscrits relativement élevé, le taux de participation est tombé autour de 43%, marquant une rupture nette avec les décennies précédentes.
En 2021, la participation est remontée à un peu plus de 50%, mais cette amélioration relative s’explique en grande partie par la tenue simultanée des élections législatives, communales et régionales, ainsi que par un contexte politique exceptionnel. Elle n’a pas modifié la tendance de fond.
Autre indicateur révélateur : la progression des bulletins blancs et nuls. En 2016, leur part dépassait déjà les 13%. En 2021, elle est restée à un niveau élevé. Ce phénomène traduit moins un désintérêt pour l’inscription qu’une défiance vis-à-vis de l’offre politique. Autrement dit, une frange croissante de citoyens accepte de participer formellement au scrutin, tout en refusant de trancher en faveur des partis en lice.
La comparaison entre le nombre d’inscrits et la population en âge de voter confirme l’existence d’un plafond structurel. Depuis plus d’une décennie, le taux d’inscription oscille autour de 65 à 70%. En 2021, près de 7 à 8 millions de Marocains éligibles n’étaient toujours pas inscrits sur les listes.
Un fossé entre inscription et participation électorale
Les premières données de 2026 ne permettent pas d’anticiper une rupture significative avec cette réalité, malgré l’appel lancé aux non-inscrits du 18 au 24 janvier 2026.
En filigrane, les chiffres communiqués par le ministère montrent que l’enjeu de 2026 ne se situe plus au niveau technique. Le fichier électoral progresse, se modernise et intègre de nouveaux outils. Le véritable défi reste politique. Il concerne la capacité des partis à convaincre des citoyens déjà inscrits mais peu enclins à voter, et à réduire le fossé entre participation administrative et engagement électoral réel.
À huit mois du scrutin, le Maroc dispose donc d’un corps électoral numériquement consolidé, mais sociologiquement fragile. La séquence qui s’ouvre dira si la réforme du fichier peut s’accompagner, enfin, d’un sursaut de confiance démocratique.