Agrumes : « Le volume d’export dépendra en premier lieu des prix à l’intérieur » (source professionnelle)
Selon une source professionnelle jointe par Médias24, la campagne exportatrice d’agrumes s’oriente vers une trajectoire proche de celle de l’année précédente.
« Pour ce qui est des oranges, les exportations avaient atteint environ 80.000 tonnes l’année dernière. Les perspectives actuelles laissent penser que les volumes pourraient se situer dans une fourchette de 80.000 t à 100.000t cette année. Toutefois, il est encore trop tôt pour établir une projection définitive », explique notre source.
Il convient de préciser que le volume des exportations dépendra avant tout de l’attractivité du marché local.
« Si les prix intérieurs s’avèrent plus attractifs que ceux de l’export, une partie de la production sera absorbée par la consommation nationale, ce qui réduira d’autant les quantités dirigées vers l’international », poursuit-il.
Par ailleurs, la Nadorcott continue de gagner en importance, mais la campagne actuelle est marquée par un calibre plus petit des fruits. Ce phénomène résulte directement des conditions climatiques et de la sécheresse, et touche toutes les variétés de petits fruits.
« Un calibre réduit pose problème pour les exportations, certains marchés étrangers ayant des exigences strictes sur la taille du fruit. Dans ce contexte, la compétitivité de la clémentine par exemple dépendra encore une fois du rapport de prix entre marché intérieur et marché extérieur. Si la demande locale compense le handicap du calibre, les producteurs privilégieront le marché marocain », précise notre interlocuteur.La faiblesse de la campagne en Espagne et en Turquie crée un contexte plus favorable pour le MarocUn élément favorable pour le Maroc réside toutefois dans la situation de ses principaux concurrents. L’Espagne et la Turquie, acteurs majeurs sur ce segment, connaissent cette année une campagne difficile.
« Cette contre-performance ouvre une fenêtre d’opportunité pour les exportateurs marocains, qui pourraient en tirer profit pour augmenter leurs ventes ou obtenir des contrats plus rémunérateurs. En 2023-2024, le Maroc avait expédié près de 630.000 t d’agrumes, toutes variétés confondues. Pour cette nouvelle campagne, le scénario le plus réaliste est celui d’un maintien à un niveau similaire, sans progression significative mais sans recul majeur non plus », conclut notre source.
Exportations d’agrumes : à ce stade, il est difficile de prévoir
Les prévisions de Morocco Foodex annoncent une campagne exportatrice 2025-2026 globalement en hausse, avec un total d’exportations estimé à 669.386 t, soit une progression de 10% par rapport à la campagne précédente (610.573 t).
Dans le détail, les volumes projetés indiquent une forte hausse des exportations d’oranges, qui devraient atteindre 132.616 t, en progression de 51%. La clémentine Nour suivrait la même tendance avec 36.820 t, soit une augmentation de 35%.
Les clémentines classiques progresseraient également pour atteindre 199.450 t, en hausse de 16%. En revanche, la Nadorcott afficherait un recul, avec une prévision de 300.500 t, ce qui correspond à une baisse de 7% par rapport à la campagne 2024-2025.
Sur le plan régional, les projections placent le Souss comme premier pôle exportateur avec près de 428.000 t, dont 191.000 t de Nadorcott et plus de 114.000 t de clémentines. Marrakech suivrait avec 86.400 t, puis le Gharb avec 57.800 t, l’Oriental avec 45.500 t et, enfin, Béni Mellal avec 52.000 t.
Toutefois, ces estimations doivent être considérées avec nuance. Les chiffres avancés ne sont pas définitifs et restent tributaires de nombreux facteurs, notamment la taille des fruits et l’évolution des prix sur le marché intérieur. Autrement dit, il est encore prématuré d’affirmer avec certitude que les volumes atteindront les niveaux annoncés.
Comment le Maroc mise sur la technique des mâles stériles pour protéger ses agrumes
C’est à Agadir que des mâles stériles de cératite sont désormais produits pour protéger les vergers, au sein du Centre national de production de mâles stériles, opérationnel depuis octobre 2023. Le premier lâcher a été réalisé en septembre 2024.
En ligne de mire : la mouche méditerranéenne des fruits (Ceratitis capitata), l’un des ravageurs les plus redoutés des agrumes au Maroc.
Ses attaques entraînent chaque année une baisse des rendements, une hausse des coûts de production et des pertes économiques considérables pour les exportateurs.
Certaines campagnes ont vu jusqu’à 10% des volumes destinés à l’exportation rejetés.
À cela s’ajoutent les exigences phytosanitaires strictes imposées par plusieurs marchés importateurs, tels que la Russie, les États-Unis ou la Chine, qui représentent plus de la moitié des exportations marocaines d’agrumes.
La Technique de l’insecte stérile vient ainsi répondre à ces défis, réduire le recours aux produits chimiques et préserver la compétitivité du secteur.
Une alternative écologique aux pesticides
La TIS repose sur l’élevage de mouches mâles rendues stériles par irradiation avant de les lâcher dans la nature, nous explique Hassan Zouhry, directeur de la Fédération interprofessionnelle des agrumes (Maroc Citrus).
Ces mâles entrent ensuite en compétition avec les mâles sauvages, empêchant la reproduction et réduisant progressivement les infestations. Utilisée avec succès aux États-Unis, au Japon, en Espagne ou encore en Égypte, cette méthode est considérée comme une alternative écologique aux pesticides, répondant aux attentes des marchés d’exportation.
Le Maroc a introduit cette technique en 2008, en important des mouches stériles depuis un centre TIS à Valence (Espagne) pour une zone pilote de 5.000 hectares dans la région de Taroudant.
Trois ans plus tard, l’usage des traitements chimiques y avait été réduit de 25% à 50%. En 2017, une deuxième zone pilote a été lancée à Berkane, avec également des résultats concluants, précise notre interlocuteur.
62 MDH investis dans un centre de pointe
Le ministère de l’Agriculture a lancé, entre 2018 et 2020, la construction d’un Centre national de production de mâles stériles de cératite dans la province d’Agadir. Il s’agit du troisième centre de ce type au monde, après celui du Guatemala et celui de Valence, en Espagne, d’où le Maroc importait auparavant ses mouches stériles.
Doté d’un budget de plus de 62 millions de DH, ce centre a bénéficié du soutien technique de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) et de l’Office national de sécurité sanitaire des produits alimentaires (ONSSA). Sa gestion a été confiée à Maroc Citrus, en vertu d’une convention signée avec le ministère de l’Agriculture en septembre 2023. Le centre est devenu opérationnel en octobre 2023, avec un premier lâcher de mâles stériles réalisé en septembre 2024.
Selon Hassan Zouhry, le centre produit actuellement 20 millions de mouches stériles par semaine. « À terme, nous atteindrons une capacité de 130 millions de mouches stériles hebdomadaires », précise-t-il. Cette production vise à couvrir une superficie de 55.000 hectares.
Actuellement, la zone bénéficiaire des lâchers issus du centre se situe autour d’Ouled Berhil, dans la province de Taroudant, couvrant un total de 14.000 hectares.
À ce jour, une superficie nette de 5.500 hectares de plantations d’agrumesbénéficie des lâchers de mâles stériles, avec une densité moyenne de 2.000 individus par hectare. Les lâchers se font par voie terrestre, mais ils devraient bientôt être réalisés par avion, dès que les superficies concernées atteindront au moins 10.000 hectares.
Avec ses 40 employés (dont 4 ingénieurs et 7 techniciens), le centre d’Agadir positionne le Maroc comme le premier producteur de mouches stériles de cératite en Afrique et en Asie.
Greening des agrumes : une menace préoccupante pour la filière
« Il ne faut pas se demander s’il apparaîtra, mais quand« , prévient le Dr Mamoudou Sétamou, entomologiste agricole spécialisé dans la gestion intégrée des ravageurs des agrumes. Pour ce professeur au Département des sciences agronomiques et des ressources naturelles de l’université du Texas, l’apparition au Maroc de la maladie HLB des agrumes, aussi appelée « greening des agrumes » [ou huanglongbing, maladie du dragon jaune en chinois, ndlr], n’est malheureusement qu’une question de temps.
En cause, la proximité de pays déjà touchés, l’intensification des échanges commerciaux et les changements climatiques qui augmentent le risque d’apparition de cette maladie bactérienne qui a déjà ravagé des milliers d’hectares d’agrumes à travers le monde.Face à ce danger latent, les professionnels du secteur ont appelé à un renforcement urgent des mesures de biosécurité, à l’occasion du 1er Congrès national des agrumes, organisé du 12 au 15 mai à Marrakech.
« Nous ne sommes pas encore conscients du danger qui nous guette au Maroc », déplore Kacem Bennani Smires, président de l’interprofession Maroc Citrus. « Nous sommes certes obsédés par la sécheresse qui nous a coûté très cher. Mais il faut également sensibiliser les autorités compétentes à ce sujet. Ce serait vraiment dommage de ne pas prendre les précautions nécessaires avant qu’il ne soit trop tard », insiste-t-il.
D’autant qu’aucun traitement n’est connu pour l’instant. Il s’agit d’une réalité pour l’industrie des agrumes, notamment en Floride, au Brésil et dans certaines régions d’Asie et d’Afrique. Cette maladie se propage par le greffage de matériel infecté, ainsi que par une bactérie (Candidatus Liberibacter) transmise par des insectes vecteurs, le psylle africain ou asiatique des agrumes. Le « greening des agrumes » se matérialise à travers les symptômes suivants :
– jaunissement asymétrique des feuilles (semblable à une carence en nutriments) ;
– fruits déformés, plus petits, au goût amer, qui ne mûrissent pas uniformément ;
– chute prématurée des fruits ;
– déclin progressif de l’arbre, pouvant mener à sa mort.
Toutefois, il est nécessaire de distinguer le HLB d’une carence nutritionnelle. « Cette dernière se manifeste par une décoloration symétrique des feuilles, alors que le HLB cause une marbrure asymétrique », indique le Dr Mamoudou Sétamou, en rappelant que c’est parfois très difficile de faire la différence, ce qui rend le diagnostic compliqué.
Le cycle biologique du vecteur asiatique commence par la ponte des œufs sur les jeunes pousses qui apparaissent en période de croissance. Le cycle complet, de l’œuf à l’adulte, prend environ douze à quinze jours. Autrement dit, pendant un cycle végétatif de quatre à six semaines, on peut avoir jusqu’à trois générations successives.
« Une seule femelle peut pondre jusqu’à 800 œufs, rendant la lutte extrêmement difficile. Le vecteur se nourrit de la sève de l’arbre, ce qui va l’infecter s’il s’agit d’un arbre malade, et il va ensuite transmettre la maladie à d’autres arbres », explique Mamoudou Sétamou.
Il n’y a pas encore de HLB au Maroc
En se voulant rassurant, un représentant de l’Office national de sécurité sanitaire des produits alimentaires (ONSSA) assure que, « contrairement à ce qu’on peut entendre, il n’y a pas encore de HLB au Maroc ». Il souligne que les analyses effectuées dans les laboratoires du pays n’ont jamais révélé la présence de la bactérie, tout en insistant sur le fait que la filière des agrumes est autosuffisante en termes de plants, ce qui limite leur importation.
Un deuxième intervenant suggère que « les conditions climatiques du Maroc ne sont pas favorables au développement de la maladie, notamment parce que les températures peuvent dépasser les 40 °C ou 45 °C dans certaines régions, ce qui serait défavorable à la survie du vecteur ».
Ce à quoi le Dr Mamoudou Sétamou rétorque en indiquant qu’en cas de forte chaleur, « la bactérie se réfugie au niveau des racines lorsqu’il fait chaud, avant d’émerger quand la température baisse. Donc l’effet des fortes chaleurs sur la bactérie est temporaire ». Une chose est sûre, aucun traitement curatif n’est connu pour s’en débarrasser.
« Même les antibiotiques, utilisés dans certains pays, n’offrent qu’une protection temporaire ; les bactéries reviennent une fois le traitement arrêté. Pour lutter contre le vecteur, il faut détruire les arbres infectés ».
Les participants au panel soulignent que le Maroc n’est actuellement pas prêt à faire face à cette menace en raison de lacunes au niveau des systèmes de détection, des infrastructures de lutte et de la coordination entre les acteurs de la filière. Ils recommandent :
– une implication renforcée de l’État à travers des campagnes de sensibilisation pour les producteurs ;
– des programmes de formation pour les techniciens ;
– l’élaboration de plans d’urgence pour permettre une réaction rapide en cas d’apparition du ravageur ou de la maladie ;
– un maillage territorial efficace pour assurer une détection précoce.
La mobilisation de tous les acteurs professionnels et étatiques est essentielle pour éviter de reproduire les situations vécues par des pays comme les États-Unis, le Brésil ou l’Espagne, qui ont mis en place des stratégies nationales trop tardivement, avec de lourdes conséquences.
Nouvelles variétés d’agrumes. Le processus de création variétale expliqué par des chercheurs de l’INRA
Mehdiya, Gharbaouia, Chamsia. Ces noms ne vous disent sans doute rien, mais dans quelques années, elles seront dans vos assiettes ou dans un bateau à destination du continent européen. Vous l’aurez certainement compris, il s’agit de nouvelles variétés d’agrumes créées par l’Institut national de recherche agronomique (INRA).
Révélées à l’occasion du 1er Congrès national des agrumes, organisé du mardi 13 au jeudi 15 mai à Marrakech par l’interprofession Maroc Citrus, ces découvertes variétales répondent à plusieurs problématiques, dont la pénurie d’eau qui a eu pour effet une perte de rendement, mais aussi d’environ 30.000 hectares en termes de superficie.
Avec ces créations variétales à la production tardive et précoce, il sera possible de combler les périodes creuses dans les calendriers de production, ce qui offre un avantage concurrentiel aux autres pays exportateurs par rapport au Maroc. En outre, ces variétés présentent des caractéristiques intéressantes en matière de jus et d’acidité, entre autres.
Elles sont le fruit d’un travail de longue haleine qui a nécessité une mutualisation des efforts, notamment au sein du Centre régional de la recherche agronomique de Kénitra, « où a été découverte la mandarine Nadorcott, l’une des fiertés marocaines à l’international », affirme à Médias24 le Dr Hassan Benaouda, chef du CRRAK.
C’est l’une des dix structures régionales relevant de l’INRA. Un centre spécialisé dans les recherches sur les agrumes, où il y a plusieurs unités. « Une unité travaille sur l’amélioration génétique, tout ce qui est variété et porte-greffe. Et une autre unité se focalise sur les aspects phytosanitaires. Et nous avons également une équipe d’agronomie, de sol qui s’occupe de l’irrigation, de la fertilisation et de tout ce qui est conduite des agrumes”, explique le Dr Hassan Benaouda.
Des programmes de recherche à moyen terme y sont lancés sur la base des besoins des professionnels. En l’occurrence, les agrumiculteurs. Et à partir de là, « nous essayons de trouver des solutions à travers ce programme sur quatre années. Sans oublier les programmes continus, comme ceux de l’amélioration génétique », assure notre interlocuteur.
Du clonage au croisement
Bref, l’amélioration constitue l’une des orientations majeures du Centre régional de recherche agronomique de Kénitra, en usant de méthodes contemporaines. Avant les années 1990, l’amélioration variétale des agrumes reposait essentiellement sur la sélection clonale. « Les agrumes font partie des arbres caractérisés par des mutations de bourgeons », explique Dr Hamid Benyahya, chercheur au CRRAK.
Ces mutations naturelles ont permis l’apparition de nombreuses variétés, en particulier chez les clémentiniers. « La majorité des variétés de clémentines qu’on trouve aujourd’hui sur le marché sont issues de mutations clonales », précise Dr Benyahya. Une méthode qui est toujours d’actualité. « Il suffit d’un œil aguerri pour repérer une variation au niveau des fruits sur un arbre et initier un suivi rigoureux. C’est ainsi qu’ont été sélectionnées des variétés comme la clémentine Sidi Aissa, par exemple », ajoute notre interlocuteur.
Mais, à partir de 1990, un virage s’est amorcé à l’INRA. Un programme de création variétale par croisement a été lancé, en complément de la sélection clonale. Cette nouvelle approche offre une liberté inédite. « On peut désormais choisir les parents à croiser en fonction des besoins : précocité, rusticité, qualité gustative ou rendement », indique-t-il.
Une méthode qui a permis de développer neuf nouvelles variétés inscrites au catalogue officiel de l’Office national de sécurité sanitaire des aliments (ONSSA), dont sept diploïdes, un orangé et deux triploïdes. Certaines sont des mandarines aux qualités exceptionnelles : jus abondant, bonne fermeté, excellente maturité, avec une demande grandissante sur le marché.
« Il y a même un échelonnement de la production : certaines mûrissent fin novembre, d’autres mi-décembre ou en janvier. La dernière variété inscrite arrive à maturité vers le 15 ou le 20 janvier », assure Hamid Benyahya.
En matière de rendement, certaines de ces nouvelles variétés atteignent des tonnages importants. « Jusqu’à 70 tonnes par hectare pour certaines. Un chiffre bien au-dessus de la moyenne actuelle qui tourne autour de 20 à 30 tonnes », se réjouit-il.
Cependant, l’ensemble de ces variétés n’est pas encore disponible chez les pépiniéristes. Car, une fois la variété obtenue, on procède à son inscription et à sa certification en collaboration avec l’ONSSA. Il est interdit de diffuser une variété qui n’est pas inscrite au catalogue officiel. Toutes les variétés sont également protégées, ce qui signifie que leur usage est réglementé. « Le matériel de base est conservé au parc à bois de l’INRA, où l’on trouve les arbres-mères. Ce sont eux qui fournissent les greffons destinés aux pépiniéristes ».
Une adaptabilité géographique éprouvée
Quid de l’adaptation géographique d’une variété dans certaines conditions et qui sera exploitée dans un environnement différent, au moins sur le plan climatique. « Créer une variété, c’est long. Il faut en moyenne 12 ans. Et si l’on tient compte de l’étude du porte-greffe compatible, on parle de 17 ans de travail. Autant dire que ce serait une perte de temps et d’argent si l’adaptation dans différentes conditions n’est pas prise en compte au moment de son développement ».
C’est pourquoi l’INRA mène des essais dans diverses régions du Maroc. Objectif ? tester le comportement des variétés dans différents environnements. « À travers des journées portes ouvertes, les agriculteurs peuvent venir observer les résultats et évaluer l’adaptabilité des variétés à leur région”, affirme M. Benyahya.
D’ailleurs, les essais de comportement sont la phase la plus longue et fastidieuse. « On ne peut pas évaluer sérieusement le comportement d’une variété en deux ou trois ans. Il faut au minimum sept ans pour tirer des conclusions fiables », avance-t-il. Cela dit, une variété aussi prometteuse soit-elle, n’est pas automatiquement inscrite.
« Surtout si elle ne répond pas aux critères définis par l’ONSSA. Car il ne suffit pas de créer une variété. Il faut déposer un dossier détaillé et faire confirmer les caractéristiques de la plante par une équipe indépendante sur deux années », prévient le Dr Hamid Benyahya. Le programme ne s’arrête pas là. Il se poursuit avec la création de nouveaux porte-greffes nationaux, une première au Maroc.
« Jusqu’ici, les porte-greffes étaient tous importés. Désormais, grâce à un programme de croisement, nous avons développé des porte-greffes marocains aux caractéristiques très recherchées », conclut-il.
Création, sélection, certification, adaptation… La recherche agrumicole marocaine suit un processus exigeant, précis, et surtout ancré dans la durée. Un travail d’orfèvre, fait de patience, d’observation et d’innovation pour le bien présent et futur de l’agriculture marocaine et de la filière agrumicole en particulier.
Congrès national des agrumes. La réponse scientifique de l’INRA aux défis climatiques
À l’heure où la filière agrumicole est fragilisée par la pénurie d’eau, débouchant sur un recul des superficies d’un tiers (30.000 hectares) et une concurrence internationale grandissante, la recherche agronomique devient un levier stratégique.
À l’occasion du Congrès national des agrumes, organisé par Maroc Citrus du 13 au 15 mai à Marrakech, Médias24 a échangé avec la directrice de l’Institut national de recherche agronomique (INRA), le Pr Lamiae Ghaouti.
L’Institut joue un rôle clé dans le développement de variétés résistantes à la sécheresse, la gestion durable de l’eau et la lutte contre les maladies. Focus sur les solutions concrètes portées par la recherche pour accompagner les agriculteurs face aux défis climatiques.
Médias24 : L’INRA a-t-il développé des variétés d’agrumes plus tolérantes à la sécheresse ou aux conditions climatiques extrêmes ?
Pr Lamiae Ghaouti : L’INRA accompagne en effet l’ensemble de la filière dans le cadre de ses activités de développement variétal. De nouvelles variétés ont récemment été inscrites, notamment des variétés d’oranges, comme la Chamsiya, qui présente une excellente qualité organoleptique ainsi qu’un très bon rendement. Elle est greffée sur un porte-greffe résistant à la sécheresse.
Nous avons également développé la Gharbaouia et la Mahdiya, deux nouvelles variétés de mandarines à pépins. Il s’agit là de transferts technologiques récents vers le secteur agricole. Dans leur développement, l’accent a été mis sur la création de variétés en adéquation avec les contraintes actuelles, notamment les exigences de qualité, mais aussi les conditions de production de plus en plus difficiles, qu’il s’agisse de la disponibilité en eau, de la fertilisation ou des pratiques culturales techniques.
– Ces variétés sont-elles en cours de diffusion ?
– Elles ont été cédées au secteur privé afin qu’elles puissent être utilisées par des pépiniéristes, qui sont chargés de les multiplier. Avec l’un de ces pépiniéristes, la production devrait commencer au cours de cette année. C’est un transfert qui prend du temps, car il s’agit d’espèces arboricoles. Leur implantation et leur diffusion nécessitent une certaine durée avant que les arbres puissent être multipliés, puis transmis aux agriculteurs.
– Comment les résultats de ces recherches seront-ils transférés aux agriculteurs ?
– Le transfert vers les agriculteurs se fait principalement lors des événements organisés par l’INRA. Les journées portes ouvertes sont des moments clés, car elles permettent de réunir l’ensemble des agriculteurs ainsi que les partenaires de la filière. Ces journées ne servent pas uniquement à transférer des connaissances, mais aussi à échanger et à comprendre leurs problématiques. Nous recevons ainsi des remontées concrètes, ce qui nous permet de mieux adapter nos programmes et de prendre en compte leurs besoins.
Le transfert des résultats se fait déjà sur le terrain, notamment grâce à l’agriculture digitale et aux différents outils que nous mettons à la disposition des agriculteurs. Ce transfert se réalise à plusieurs niveaux, car l’agriculture, comme on le sait, est un secteur diversifié.
Il existe une organisation professionnelle bien structurée, mais les agriculteurs ont des réalités différentes, selon qu’ils gèrent de grandes exploitations avec des moyens financiers et humains conséquents ou des exploitations plus petites. L’objectif est de généraliser ces solutions et de favoriser l’adoption des innovations par un maximum d’agriculteurs au sein de la filière.
– Quels sont les grands axes de recherche en cours, notamment en matière de lutte contre les maladies et les ravageurs ?
– De manière générale, le programme de recherche-développement en agrumiculture repose actuellement sur quatre axes majeurs. Le premier concerne le développement variétal, c’est-à-dire la mise au point de variétés résistantes et bien adaptées à leur environnement. Cela inclut la tolérance aux stress abiotiques, comme le stress hydrique, mais aussi aux stress biotiques, tels que les ravageurs et les maladies. Un autre axe fondamental porte sur l’optimisation des itinéraires techniques, qui est également cruciale.
Dans ce cadre, l’utilisation de la lutte biologique ou de techniques alternatives aux pesticides devient essentielle pour le secteur agrumicole. C’est d’ailleurs dans cette optique que s’inscrit le défi de la transition agroécologique et écologique. Cela implique de continuer à lutter contre les problèmes phytosanitaires, mais en privilégiant des solutions intégrées et durables, en rupture avec les méthodes classiques.
– Quelles solutions sont explorées pour optimiser la gestion de l’eau dans les vergers agrumicoles ?
– L’objectif aujourd’hui est de faire évoluer l’agrumiculture vers un modèle à empreinte hydrique beaucoup plus réduite. Cela passe notamment par l’adoption de l’agriculture digitale, avec l’usage d’outils d’aide à la décision, de capteurs et de technologies permettant de raisonner l’irrigation.
L’idée est de connaître précisément les besoins en eau des arbres à des moments clés, afin d’adapter l’irrigation en conséquence et de valoriser chaque goutte d’eau. Dans cette optique, nous avons mis en place, au sein du centre de recherche agronomique de Kénitra de l’INRA, une plateforme dédiée à l’agriculture digitale, intégrant des capteurs et divers outils technologiques.
Cette plateforme est accessible aux agriculteurs, notamment lors des journées de démonstration ou au cours de leurs visites dans le cadre des différents événements organisés par l’INRA.
Nous devons maximiser l’utilisation des sous-produits des agrumes
– Quelles sont les autres priorités de l’INRA pour la recherche agrumicole dans les années à venir ?
– Le développement variétal reste une priorité essentielle. Nous continuerons à travailler sur ce point pour nous assurer que nos variétés soient toujours adaptées aux besoins des agriculteurs, en mettant l’accent sur l’adaptation. En effet, l’objectif est d’avoir des variétés qui consomment moins de ressources tout en produisant davantage et mieux. La variété doit être le pilier de cette adaptation.
Deuxièmement, nous poursuivrons l’optimisation des itinéraires techniques. Chez certains agriculteurs, la maîtrise de ces itinéraires n’est pas encore optimale, et il est crucial de continuer à travailler sur des pratiques climato-intelligentes et climato-compatibles pour mieux s’adapter aux changements climatiques.
Un autre point clé est la valorisation en aval de la filière. Nous devons maximiser l’utilisation des sous-produits des agrumes, ainsi que la valorisation anti-gaspillage. L’idée est d’exploiter tous les dérivés des agrumes afin de transformer chaque ressource utilisée durant la production en valeur ajoutée à la fin du circuit de la filière. Cela permettra de rendre la filière plus durable et économiquement viable.
– En ce qui concerne les céréales, quelles sont les avancées réalisées pour développer des variétés plus résilientes en période de sécheresse ?
– Lors de notre journée portes ouvertes qui s’est tenue le lundi 12 mai à Tadla, nous avons organisé la première journée de démonstration de l’INRA, une véritable réussite pour l’année 2025. Plus de 35 variétés ont été exposées, couvrant les cultures céréalières, légumineuses et oléagineuses, avec un focus particulier sur la résistance et la tolérance à la sécheresse.
Parmi les variétés présentées, je peux citer la variété Jawahir de blé dur, qui est extrêmement résiliente et résistante à la sécheresse. Cette variété surpasse largement toutes les innovations que l’INRA a pu proposer jusqu’à présent. Nous devons aussi répondre aux besoins du secteur de la transformation agroalimentaire. Par exemple, la variété Hammadi, qui a remporté le Grand Prix Hassan II au Salon international de l’agriculture 2025, possède un indice de jaune très élevé, ce qui la rend particulièrement adaptée à la fabrication de pâtes alimentaires et de couscous. En parallèle, l’orge est également un axe stratégique.
La variété Chiffa présente une graine nue, un rendement exceptionnel dans des conditions hydriques difficiles et une résilience éprouvée. Ces deux espèces, le blé dur et l’orge, sont non seulement des variétés résilientes, mais elles appartiennent à des filières céréalières capables de s’adapter aux conditions climatiques extrêmes et aux pénuries d’eau.
– Pour les autres cultures, l’INRA intervient-il également dans la production ou l’amélioration des semences notamment ?
– L’INRA mène différents programmes de recherche dans plusieurs secteurs stratégiques. En plus des filières céréalières, des légumineuses et des oléagineuses, nous intervenons aussi dans le développement des espèces d’arboriculture et des espèces maraîchères. Par exemple, l’accent est mis actuellement sur la pomme de terre, une filière clé au Maroc.
L’INRA s’investit donc dans toutes les cultures considérées comme stratégiques pour la génération future, avec un focus particulier sur l’implémentation de la Recherche, développement et innovation (RDI) qui joue un rôle crucial dans le transfert technologique pour les filières prioritaires. Mais il ne s’agit pas uniquement de consolider ces filières traditionnelles.
Nous cherchons également à explorer des agricultures alternatives, comme l’agriculture biologique, agroécologique, ou encore l’agriculture de conservation. Un aspect essentiel de notre travail réside dans la gestion de l’eau, qui est cruciale pour faire face aux défis du déficit hydrique et de la résilience au stress hydrique.
Ce n’est pas seulement une question de variété, mais également de sol. Nous utilisons par exemple la technique du semi-direct, qui permet de conserver l’eau dans le sol, en combinaison avec les variétés adaptées. Ce trio – plante, eau, sol – est fondamental dans nos stratégies pour valoriser les ressources hydriques disponibles, tout en respectant les spécificités des zones agroclimatiques.
À ce jour, nous avons inscrit huit variétés de figues de barbarie résistantes à la cochenille
– Concernant les figues de barbarie, où en est la recherche sur les variétés résistantes à la cochenille ?
– L’INRA se consacre activement à la conservation des ressources génétiques, et la figue de barbarie constitue un véritable patrimoine pour le Maroc. Nous en sommes particulièrement fiers et travaillons à sa valorisation et à son développement au niveau national. L’un des grands défis actuels concerne la cochenille, un ravageur. À ce jour, nous avons inscrit huit variétés de figues de barbarie résistantes à la cochenille.
Ces variétés sont également particulièrement adaptées aux conditions climatiques difficiles, notamment à la sécheresse et au déficit hydrique. La figue de barbarie, qui consomme moins de 100 millimètres d’eau par an, est donc une culture emblématique de la résilience agricole. Cependant, face aux stress biotiques tels que les ravageurs, il est crucial de développer des solutions pour les combattre efficacement.
C’est pourquoi l’INRA mène un programme de développement variétal de grande envergure. Au-delà de l’inscription des variétés, notre objectif est de multiplier les plants et de les transférer aux agriculteurs. D’ici 2030, nous visons à couvrir 20.000 hectares par an en figues de barbarie, avec une grande qualité, bien que nous soyons encore confrontés à certains défis.
Il est important de souligner que les agriculteurs sont de plus en plus demandeurs de ces plants. Mais il est essentiel de transférer ceux qui répondent précisément aux exigences locales des producteurs. Cela implique de bien expliquer les caractéristiques de chaque variété et de mieux comprendre les besoins des différentes régions.
Enfin, il est crucial de ne pas se reposer uniquement sur ces huit variétés existantes. L’INRA continue de travailler sur l’amélioration génétique de la figue de barbarie pour anticiper les défis futurs, car les problèmes de résistance évoluent constamment. Nous devons nous préparer à de nouveaux défis qui pourraient émerger.
– Le renouvellement des compétences scientifiques est un véritable enjeu. Qu’en est-il à l’INRA ?
– Le renouvellement des compétences scientifiques est un enjeu majeur pour de nombreuses institutions, et l’INRA n’y échappe pas. Nous attachons une grande importance à la jeunesse et à la formation des jeunes chercheurs. La relève est cruciale, et à ce titre, l’INRA met en place plusieurs initiatives pour encourager cette dynamique.
Nous avons notamment créé une pépinière de talents qui consiste à accueillir des doctorants au sein de nos institutions. Ces doctorants sont formés en collaboration avec des établissements tels que l’Institut agronomique et vétérinaire Hassan II et l’Ecole nationale d’agriculture de Meknès et d’autres universités marocaines.
Les jeunes chercheurs doivent avoir les moyens de travailler dans de bonnes conditions et d’être véritablement moteurs du développement économique du Maroc
L’avantage de ce programme c’est que les jeunes sont directement impliqués dans nos programmes de recherche à moyen terme, ce qui leur permet de travailler main dans la main avec nos chercheurs. Cela les prépare à devenir des acteurs clés dans la recherche, en apportant des solutions technologiques innovantes pour l’agriculture au Maroc.
Ces jeunes chercheurs constituent l’avenir de notre institution. Nous recrutons donc principalement parmi cette pépinière de talents, mais nous ouvrons également des recrutements externes pour enrichir nos équipes. Il est également essentiel d’avoir une réflexion continue sur les compétences nécessaires à l’INRA pour réussir à atteindre les objectifs de la stratégie Génération Green et les ambitions que nous nous fixons pour 2030. Les ressources humaines de qualité sont au cœur de notre réussite, au même titre que les ressources financières.
– La recherche agronomique attire-t-elle les jeunes autant qu’auparavant ?
– Il est vrai qu’il y a encore un effort à déployer en ce sens. Bien que la recherche soit avant tout une passion, il est important de rendre ce domaine plus attractif, notamment en améliorant les carrières scientifiques, en offrant une meilleure reconnaissance et gratification. Les jeunes chercheurs doivent avoir les moyens de travailler dans de bonnes conditions et d’être véritablement moteurs du développement économique du Maroc. Nous devons donc continuer à investir dans l’attractivité de la recherche pour encourager davantage de jeunes à se lancer dans cette voie passionnante.
Agrumes : un tiers du verger perdu, la filière tire la sonnette d’alarme
Organisé par Maroc Citrus, sous l’égide du ministère de l’Agriculture, l’événement rassemble producteurs, conditionneurs, industriels, exportateurs, chercheurs et décideurs publics, dans le but de dresser un état des lieux complet et de tracer une feuille de route face aux défis actuels et futurs de la filière.
La rencontre intervient à un moment charnière : les agrumes représentent plus de 1,5 million de tonnes de production annuelle – dont un tiers destiné à l’export –, génèrent 32 millions de journées de travail, et font vivre plus de 13.000familles rurales, tout en approvisionnant 50stations de conditionnement et 4 unités industrielles de transformation en jus. Mais la sécheresse prolongée a entraîné une perte de près de 30% des superficies cultivées, passant de 128.000 ha en 2016 à 91.342 ha en 2024.
Médias24 s’est entretenu avec Kacem Bennani Smires, président de la Fédération interprofessionnelle marocaine des agrumes (Maroc Citrus), pour comprendre les priorités actuelles de la filière, les attentes vis-à-vis des pouvoirs publics, ainsi que les perspectives envisagées pour relancer durablement la dynamique du secteur.
Médias24 : Quels résultats concrets attendez-vous de ce congrès en matière de recommandations, de politiques publiques ou d’engagements interprofessionnels ?
Kacem Bennani Smires : Le Maroc, grâce aux nombreux progrès et chantiers lancés lors des deux dernières décennies, s’impose aujourd’hui comme une plateforme de plus en plus visible sur les radars des investisseurs internationaux. Nous attendons de ce congrès qu’il permette, avant tout, de mieux informer les professionnels sur l’état actuel du verger national, de partager les meilleures pratiques et de mobiliser l’ensemble des parties prenantes autour de l’enjeu crucial de la survie de la filière.
C’est aussi l’occasion de nourrir une réflexion collective sur les orientations à adopter en matière de politiques publiques, afin d’assurer un accompagnement durable face aux défis climatiques.
L’une de nos grandes satisfactions est l’engouement suscité par cette initiative. Nous avions prévu initialement 200 participants, mais le succès rencontré nous a amenés à accueillir plus de 500 personnes. Ce fort intérêt traduit une vraie dynamique interprofessionnelle que nous souhaitons renforcer, notamment à travers les échanges scientifiques prévus, avec la présentation de vingt sujets de recherche susceptibles d’alimenter les futures stratégies du secteur.
– Le recensement agrumicole actualisé fait état d’une perte de 37.000 ha depuis 2016. Quelles leçons tirez-vous de cette contraction brutale ?
– Deux facteurs nous ont amenés à perdre le tiers de nos vergers. Le premier, et de loin le plus important, est la sécheresse. Elle a impacté profondément la production nationale et fragilisé l’équilibre global de la filière.
Le deuxième a résidé un moment donné dans un déséquilibre variétal, avec une surreprésentation des clémentines dont les volumes, bien supérieurs à la capacité de commercialisation, ont engendré une saturation des marchés.
– Vous dites que le tiers du verger a été perdu à cause de la sécheresse. Que préconisez-vous pour le futur ?
– Face à la perte d’un tiers du verger due à la sécheresse, plusieurs scénarios sont envisageables pour l’avenir, chacun avec ses avantages, ses limites et ses implications économiques.
Scénario 1 : ne rien faire et continuer à compter sur les précipitations naturelles, les barrages existants et la nappe phréatique actuelle. Ce scénario est le plus risqué, car il repose sur une ressource de plus en plus aléatoire.
Scénario 2 : miser sur un engagement massif de l’État dans des infrastructures telles que le dessalement, le recyclage des eaux usées et les autoroutes de l’eau. Bien entendu, il faudra compter sur le soutien de l’État, car le coût de cette eau ne serait pas supportable par toutes les cultures.
Scénario 3 : une approche hybride combinant les deux options précédentes, avec une gestion différenciée selon les régions, les cultures et les ressources disponibles.
Quoi qu’il en soit, la question de l’eau est au cœur de toutes nos préoccupations. Il est temps de nous rassembler, l’État, la Comader et l’ensemble des parties prenantes, autour d’une même table pour définir ensemble une stratégie durable, capable de préserver notre patrimoine agricole, en particulier dans les zones de l’intérieur où la vulnérabilité est la plus forte.
– Comment évaluez-vous aujourd’hui la compétitivité du Maroc face aux poids lourds comme l’Égypte, la Turquie ou l’Espagne ?
– Il ne faut pas mettre l’Espagne, l’Égypte et la Turquie sur le même plan, car chacun de ces pays présente un profil de compétitivité très différent.
L’Espagne, en tant que membre de l’UE évolue dans un cadre commercial comparable au nôtre, mais avec une longueur d’avance en termes de positionnement. Elle est parfaitement structurée pour répondre aux exigences de la grande distribution, ce qui en fait un concurrent direct de plus en plus affûté.
En revanche, la Turquie et l’Égypte bénéficient d’un avantage compétitif lié à la dévaluation massive de leurs monnaies : la livre turque a perdu environ 15 fois sa valeur, et la livre égyptienne près de 7 fois. Cela réduit considérablement leurs coûts de production exprimés en devises étrangères. Leurs exportations sont très compétitives, notamment sur les marchés sensibles au prix comme la Russie.
Cela dit, le Maroc bénéficie d’une monnaie stable, ce qui rassure les professionnels et facilite les engagements à long terme. Si nous rencontrons des difficultés sur certains marchés, notamment sur les oranges en Europe, notre véritable force réside dans notre capacité à respecter les cahiers des charges les plus stricts, qu’il s’agisse de traçabilité, de résidus phytosanitaires ou de normes sociales. Par ailleurs, nous avons su diversifier nos débouchés, ce qui reste un levier important de résilience pour la filière.
Oranges : le modèle égyptien est confronté à ses propres limites
– L’orange est aujourd’hui en difficulté à l’export. Quelles sont les pistes concrètes pour relancer cette filière spécifique ?
– L’orange marocaine, tout comme l’orange espagnole, connaît actuellement des difficultés à l’export, principalement en raison de la compétitivité de l’Égypte, qui s’est imposée comme un acteur majeur sur ce segment. Cela dit, le modèle égyptien est confronté à ses propres limites. La forte concurrence entre opérateurs égyptiens crée une pression sur les prix et une instabilité qui fragilise leur position.
Par ailleurs, l’Égypte est en train de se repositionner sur le segment du jus d’orange, profitant du recul du Brésil fournisseur principal de l’orange industrielle (pour le jus) et dont la production a été fortement impactée par le virus du greening. Cette évolution pourrait ouvrir de nouvelles opportunités pour l’orange de table marocaine, notamment si les volumes égyptiens se redirigent en partie vers la transformation industrielle.
La NadorCott, l’une des variétés d’agrumes les plus nobles et les plus rentables au monde
– Concernant la NadorCott, existe-t-il aujourd’hui des garanties pour protéger sa notoriété à l’international ?
– La NadorCott est une variété d’origine marocaine, découverte par M. Nadori, chercheur marocain. C’est une chance exceptionnelle pour notre pays d’avoir mis au point ce qui est aujourd’hui reconnu comme l’une des variétés d’agrumes les plus nobles et les plus rentables au monde. Grâce à ses qualités gustatives, sa belle présentation et surtout sa tardivité dans le calendrier, elle rencontre un succès international, aussi bien auprès des producteurs qu’auprès des consommateurs.
Sur le plan juridique, la NadorCott est protégée à l’échelle internationale, notamment dans le cadre de l’UPOV (Union internationale pour la protection des obtentions végétales), ce qui permet au Maroc de préserver ses droits sur cette variété. Au niveau national, l’Association des Producteurs de NadorCott au Maroc (APNM) assure le respect des licences de production, la traçabilité et la qualité, garantissant ainsi la pérennité de cette réussite.
30% du volume total récolté sont perdus
– Quelles sont, selon vous, les principales limites du marché local des agrumes ?
– Actuellement, deux tiers de la production sont consommés localement, ce qui représente un volume conséquent. Cependant, cette consommation locale souffre d’un manque important de traçabilité fiable. L’un des principaux obstacles réside dans la multiplicité et la fragmentation des intermédiaires, qui éclatent l’information à chaque étape du circuit. En l’absence de données centralisées ou de systèmes de collecte structurés, il devient difficile de suivre les produits de manière cohérente et transparente.
Par ailleurs, la chaîne de distribution moderne, comprenant la gestion du froid, le transport et le stockage, est pratiquement inexistante. Cela limite fortement la conservation des produits dans des conditions optimales, compromettant leur qualité à l’arrivée chez le consommateur.
Enfin, l’étalement dans le temps des opérations de cueillette et de vente, ajouté à une gestion logistique peu maîtrisée, engendre une perte estimée à 30%du volume total récolté. Cette situation constitue un véritable frein à la valorisation de la production locale. Les producteurs et les consommateurs paient le prix de cette désorganisation : les premiers sont ceux qui reçoivent le moins, et les derniers ceux qui paient le plus.
– Une réforme juridique des marchés de gros est jugée urgente. Quelle est votre vision pour cette réforme ? Et quels obstacles freinent encore sa mise en œuvre ?
– La réforme des marchés de gros s’inscrit dans une nécessité systémique, comme l’a d’ailleurs souligné le Conseil de la concurrence dans son rapport de l’année dernière. Le dysfonctionnement actuel du marché local se traduit notamment par un écart préoccupant entre le prix payé au producteur et celui payé par le consommateur final. Cet écart s’explique par la multiplicité des intermédiaires et les pertes considérables tout au long de la chaîne, exacerbées par la désorganisation des systèmes de stockage et de la chaîne du froid.
Notre vision pour cette réforme repose sur une modernisation complète de l’écosystème des marchés de gros: création de plateformes logistiques intégrées, introduction de technologies de traçabilité et de gestion numérique, professionnalisation des intervenants et révision des cadres de gouvernance. Ce changement ne peut réussir qu’avec une volonté politique affirmée, une concertation interprofessionnelle forte et un accompagnement financier adapté pour permettre une transition efficace vers un système plus équitable, transparent et performant.
– Concernant la main-d’œuvre, un nouveau modèle collaboratif est évoqué. Que pourrait-il impliquer en termes de droit social, de rémunération et de protection des travailleurs ?
– La main-d’œuvre fait aujourd’hui face à un double défi : social et structurel. D’un côté, une partie des ouvriers refuse d’être déclarée, par crainte de perdre leurs aides sociales. C’est une impasse qu’il faut absolument dépasser. L’ouvrier gagnerait à penser à long terme, à accéder à une protection sociale, à bénéficier de droits à la retraite… Ce sont des acquis essentiels pour la stabilité du secteur.
De l’autre côté, la pression sur la main-d’œuvre ne cesse de croître, notamment à cause de l’essor de cultures comme les fruits rouges ou le maraîchage. Durant les mois de pic (de novembre à mars) la tension devient critique, au point que le recours à de la main-d’œuvre étrangère devient une perspective à envisager sérieusement pour répondre aux besoins.
Congrès national des agrumes. Des vergers jeunes, mais une superficie en recul (recensement)
À l’occasion du Congrès national des agrumes, organisé du mardi 13 au jeudi 15 mai, le président de l’interprofession Maroc Citrus, Kacem Bennani Smires, a présenté le dernier recensement en date relatif à la filière agrumicole. Une filière qui a été particulièrement éprouvée par sept années de sécheresse consécutives, alors qu’en même temps, la concurrence à l’international s’accentue.
En termes de superficie, cette mise à jour du recensement des vergers d’agrumes, menée entre 2021 et 2025, révèle ce qui suit :
– Une baisse moyenne de 30% est enregistrée dans presque toutes les zones.
– À Marrakech-Safi, il y a une stabilité grâce à l’adoption de la variété Nadorcott.
– La zone agrumicole du Souss connaît une grande perte en termes de superficie.
Au total, le recul de la superficie est estimé à 40.000 hectares lors de la dernière décennie. La tendance baissière concerne les petits fruits à hauteur de 33%, et les oranges à 22%. Cela s’explique par des facteurs structurels, à l’instar de la sécheresse persistante qui a entraîné une baisse des apports en eau des barrages.
En dépit de la pénurie d’eau dont souffre la filière dans différents bassins de production, il s’avère que les vergers d’agrumes présentent des atouts, car ils sont assez jeunes. Près de 70% des plantations ont entre 5 et 20 ans et sont pleinement productives. Les jeunes plantations (moins de 10 ans) représentent 22% du total. Cependant, 15% des vergers ont plus de 40 ans, ce qui pourrait affecter les rendements à moyen terme.
En somme, malgré la perte d’environ 40.000 hectares en dix ans, plusieurs signaux sont encourageants :
– Un verger globalement plus jeune et équilibré.
– Une dynamique d’exportation favorable pour les petits fruits (4ᵉ exportateur mondial).
– La variété Nadorcott, bien que minoritaire (10% des superficies), assure 50% des exportations.
– Un appui étatique au secteur à travers des subventions ciblées.
– Une conjoncture internationale favorable avec la baisse de production au Brésil, en Floride et aux États-Unis.
Mais les défis à surmonter sont nombreux :
– Un stress hydrique croissant.
– La baisse des marchés traditionnels comme la Russie.
– Une diminution des rendements, surtout pour les oranges.
– Une forte dépendance à l’exportation des petits fruits.
Pour obtenir ces résultats, l’étude s’est appuyée sur une enquête terrain couvrant 68.033 hectares, avec un focus particulier sur les grandes exploitations. Cette base a permis d’estimer l’évolution des superficies régionales et variétales, puis d’extrapoler les résultats aux exploitations non enquêtées.
Primes à l’export pour les agrumes : ce qu’il faut retenir du nouveau dispositif
Conformément à cet arrêté, l’État accorde une prime forfaitaire de 1.000 dirhams par tonne pour les exportations d’agrumes frais par voie terrestre et/ou maritime, à destination des pays membres de l’Union européenne, du Royaume-Uni ainsi que des pays africains. Cette subvention est applicable à toutes les variétés d’agrumes, à l’exception de la Nadorcott, qui est exclue du champ d’éligibilité, quelle que soit la destination.
L’aide est attribuée exclusivement aux unités de conditionnement exportatrices disposant d’un agrément valide, ayant réalisé des exportations effectives lors de la campagne concernée. Elle est soumise à un plafond de quantité annuelle éligible.
Ce plafond évolue selon le calendrier suivant :
Dans ce contexte, Médias24 a contacté Kacem Bennani Smires, président de la Fédération interprofessionnelle marocaine des agrumes (Maroc Citrus), pour apporter un éclairage.
Interrogé sur la conformité juridique d’un tel dispositif au regard des règles de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et des principes de concurrence, notre interlocuteur assure que cette aide entre dans le cadre des mécanismes autorisés et ne constitue en aucun cas une distorsion aux règles du commerce international.
« Cela a toujours existé. Les primes à l’export, d’une manière ou d’une autre, ont toujours existé, chez nous comme chez les autres pays, dans le respect des règles internationales. Le grand changement, c’est qu’avant, le soutien était fait en fonction différentielle par rapport à une année de référence. Ainsi, on ne pouvait pas évaluer pendant la saison quel allait être le montant de la subvention. Donc, il n’avait pas vraiment d’impact sur la partie commerciale », explique-t-il.
« Quand on calculait le prix, on ne savait pas à l’avance si la subvention allait être de 10 centimes, 20 centimes, 30 centimes… Donc, on ne pouvait pas la prendre en considération. Et donc ce n’était pas très efficace. On avait bataillé quand on a re-signé le nouveau contrat-programme pour changer à une méthode au kilo. Là, on sait que pour tout ce qu’on exporte en Europe, en dehors de la Nadorcott, on touche 1 dirham par kilo à hauteur de 65.000 tonnes pour la première année », poursuit notre interlocuteur.L’objectif, c’est avant tout de redonner un coup de pouce aux exportations d’oranges, mises sous pression par la concurrence égyptiennePour Kacem Bennani Smires, ce dispositif dépasse la simple logique d’aide financière. Il s’inscrit dans une dynamique qui pourrait, selon lui, redynamiser un écosystème mis sous tension par la concurrence égyptienne et la contraction des campagnes d’exportation.
« L’idée principale, c’est surtout d’essayer d’encourager l’exportation des oranges qui sont mises à mal par la compétitivité de l’Égypte. Cette situation fait que la saison des agrumes s’arrête pratiquement à la fin de la Nadorcott. En conséquence, les stations de conditionnement travaillent 5 mois au lieu de 7 à 8 mois, ce qui affecte leur rentabilité et a un impact social direct sur les ouvriers des stations. C’est le premier bénéfice attendu du nouveau dispositif », indique-t-il.
« Le deuxième, c’est que quand on exporte, on génère des écarts de triage, qui sont plus accessibles pour les usines d’écrasement. Cela, c’est un autre avantage indirect de l’export. Et le troisième bénéfice, c’est que, quand on exporte, on cueille plus tôt. Et quand on cueille plus tôt, on donne plus de chance à l’arbre de se régénérer, pour avoir un meilleur rendement l’année d’après. C’est un des points les plus importants. Plus les agriculteurs gardent leur production sur l’arbre, plus ils arrivent à vendre à des prix plus élevés la première année. Mais l’année suivante, l’arbre est fatigué, il perd en rendement. Et la troisième année également, et ainsi de suite… À la fin, les arbres finissent par perdre leur capacité de production. Et donc le rendement baisse. Et quand le rendement baisse, le prix de revient au kilo devient beaucoup plus élevé. C’est une sorte de cercle vicieux qu’il faut qu’on arrive à casser pour améliorer notre rendement », explique notre interlocuteur.
Une bonne nouvelle, mais…
Ce dispositif de soutien à l’exportation constitue une bouffée d’oxygène pour la filière des agrumes, dans la mesure où il vise à renforcer sa compétitivité sur les marchés internationaux. Toutefois, selon notre interlocuteur, s’il s’agit incontestablement d’un signal positif, cette mesure ne saurait, à elle seule, résoudre les défis structurels de compétitivité auxquels fait face le secteur. En ligne de mire : la concurrence de plus en plus forte de l’Égypte, portée notamment par la dévaluation de sa monnaie, qui lui confère un avantage compétitif difficile à compenser par une simple subvention.
« C’est une bonne nouvelle, mais cela ne résout pas tout. En raison de la dévaluation de leurs monnaies, l’Égypte et la Turquie restent nettement plus compétitives que nous, y compris avec le soutien dont on va bénéficier. Mais ce dispositif va quand même nous aider un petit peu », conclut-il.
Par ailleurs, il est à noter que lorsque les exportations nationales totales restent inférieures ou égales au plafond défini, chaque unité bénéficie d’un soutien calculé sur l’intégralité de ses exportations. En revanche, si les quantités exportées à l’échelle nationale dépassent ce plafond, l’aide est attribuée au prorata de la part de chaque unité dans le volume total exporté.
Les agrumes marocains font leur entrée sur le marché japonais
Treizième client du Maroc en produits agroalimentaires, le Japon est réputé pour ses exigences strictes, a affirmé l’organisme chargé de la promotion et du contrôle des exportations agricoles et maritimes du Maroc dans un communiqué.
« L’acceptation des agrumes marocains, notamment la très prisée Nadorcott, atteste du respect des normes sanitaires les plus rigoureuses et ouvre la voie à une diversification des variétés exportées, en fonction des préférences du marché », poursuit la même source.
« Nous souhaitons le développement des agrumes marocains au Japon, car les Japonais les adorent », a déclaré Yoichi Fukuda, importateur japonais cité par le communiqué, mettant en avant l’intérêt croissant des consommateurs nippons pour la qualité marocaine.
Avec une culture alimentaire axée sur la fraîcheur et la saisonnalité, le Japon affiche une consommation élevée de fruits frais, ce qui en fait un débouché majeur pour les agrumes marocains.
« Le Maroc jouit d’une très belle image auprès des Japonais. Nous souhaitons la bonne réussite et le développement des agrumes marocains au Japon », a confirmé Kento Takegami, responsable des achats dans une entreprise japonaise d’importation.
Afin de renforcer cette avancée, une mission économique organisée par Morocco Foodex accompagne une délégation d’une dizaine d’exportateurs marocains au Japon en avril.
Cette mission a pour objectif de tisser des partenariats durables avec les donneurs d’ordre, et de renforcer la visibilité de l’offre marocaine via des rencontres BtoB, des visites du marché de Tokyo et une campagne de communication ciblée.
« Nous avons accompagné une dizaine d’entreprises à Tokyo pour promouvoir les agrumes marocains sur ce marché très demandeur de l’origine Maroc », a affirmé El Mehdi El Alami, directeur du développement et de la promotion au sein de Morocco Foodex.
« Cet engouement a été démontré par la présence d’une trentaine d’acheteurs, et nous sommes très satisfaits de cette mission », a-t-il ajouté.
En 2023, les exportations marocaines de produits agroalimentaires vers le Japon ont atteint 18.000 tonnes, pour une valeur de 14 milliards de yens.
Les exportateurs marocains visent une hausse significative des volumes d’exportation à moyen et long termes, en capitalisant sur cette ouverture stratégique.
Marrakech accueillera le 1er Congrès national des agrumes du 13 au 15 mai
Pendant trois jours, les acteurs majeurs de la filière agrumicole (producteurs, conditionneurs, transformateurs, exportateurs, chercheurs, industriels et institutionnels) se rassemblent pour réinventer ensemble l’avenir des agrumes marocains, indique Maroc Citrus dans un communiqué.
L’un des temps forts du congrès sera la présentation en avant-première des résultats du recensement et de la cartographie du verger agrumicole marocain. Il s’agit d’un travail de fond mené par Maroc Citrus, qui servira de base à l’analyse stratégique et à la prise de décision sectorielle, précise la même source.
Ce rendez-vous, qui se tiendra sur le thème « Challenges multiples sur la filière des agrumes : quels leviers pour agir ? », promet d’être un espace d’échange entre tous les acteurs de la chaîne agrumicole, une tribune scientifique pour partager les derniers résultats de la recherche et une plateforme de concertation pour bâtir une feuille de route ambitieuse et réaliste.
Selon les organisateurs, ce congrès inédit est né d’un constat clair : la filière agrumicole traverse une période décisive. Entre changements climatiques, stress hydrique, augmentation des coûts de production, raréfaction de la main d’œuvre et concurrence internationale accrue, il devient urgent de réfléchir, d’agir et d’innover.
Reportage. À Afourer, les agriculteurs accusent le coup, mais ne baissent pas les bras
Afourer baigne dans les rayons d’un soleil brûlant, en ce dimanche 3 février. Mais les morsures du froid glacial qui traverse la cité à flanc de montagne rappellent que l’hiver n’a pas encore dit son dernier mot. Dans ce bassin agricole par excellence, les apparences peuvent être trompeuses.
À première vue, tout semble aller pour le mieux. Située à une vingtaine de kilomètres de Béni Mellal, Afourer est peuplée d’oliviers. Il est d’ailleurs impossible de ne pas en apercevoir un dans son champ de vision. En levant les yeux, ce sont les cimes enneigées du Jbel Ghenim qui attirent notre attention.
À plus de 2.000 mètres d’altitude, les cimes partiellement enneigées de Jbel Ghenim dominent la plaine d’Afourer.
Sur la plaine, la croissance des céréales va bon train et les vaches laitières ont du foin pour s’alimenter. « Il y a même de l’eau dans le barrage Bin El Ouidane », se réjouit Mohamed, la soixantaine, dont la poignée de main calleuse en dit long sur la dureté de son activité agricole.
Un champ de céréales en pleine croissance.
Mais ce tableau idyllique se dérobe dès que l’on va au-delà des apparences. En réalité, la neige ne recouvre qu’en partie le sommet du Ghenim. Le développement des céréales est inégal d’un champ à l’autre. Et les vaches n’ont plus que la peau sur les os. En outre, le taux de remplissage du barrage Bin El Ouidane, situé à une soixantaine de kilomètres en amont de la plaine d’Afourer, dépasse à peine 5%, soit l’équivalent de 69 millions de mètres cubes.
Célèbre pour ses agrumes, et en particulier ses mandarines, Afourer fait partie des zones agricoles ayant souffert de cinq années consécutives de sécheresse. À tel point que les cultivateurs ont dû revoir leurs attentes à la baisse. Désormais, chaque chute de neige ou épisode pluvieux est perçu comme une véritable bénédiction.
Une parcelle abandonnée transformée en terrain de football.
Au-delà des parcelles agricoles abandonnées, désormais transformées en terrains de football pour les enfants, il suffit de s’approcher des canaux d’irrigation qui longent les exploitations pour mesurer l’ampleur des dégâts. Les algues qui se développaient sur les parois ont cédé la place à une épaisse couche de poussière, symbole de la pénurie d’eau traversée par une ville où l’agriculture est au cœur de l’activité, façonnant non seulement le bâti, mais l’ensemble du mode de vie des habitants.
Un canal d’irrigation où la poussière s’est accumulée, conséquence du manque d’eau.
À l’ombre de grands figuiers, les maisons ne dépassent jamais un étage. Les cadres des portes laissent invariablement entrevoir des poulaillers, des ruches et autres équipements agricoles. Aux alentours, les chiens de garde, les poules et le bétail cohabitent harmonieusement.
Cependant, la sécheresse menace autant ce beau tableau que le patrimoine culturel et les traditions des agriculteurs, dont les exploitations dépendent en grande partie de la pluviométrie. Arbres fruitiers, céréales, légumineuses et betteraves sucrières semblent être sous perfusion, ne devant leur survie qu’aux rares lâchers provenant du barrage Bin El Ouidane, mais aussi, et surtout, à l’eau de la nappe phréatique, déjà en surexploitation.
En matière de durabilité, il reste beaucoup à faire, d’autant plus que les pratiques agricoles sont loin d’être irréprochables et que le passage de témoin entre les générations ne tient plus qu’à un fil. Il y a quelques décennies, l’eau était le dernier des soucis des agriculteurs d’Afourer. Mais ce temps est révolu. Aujourd’hui, elle est leur principale préoccupation. À y regarder de plus près, le destin de la ville a toujours été intimement lié à cette ressource inestimable.
Les eaux du barrage Bin El Ouidane sont insuffisantes
Depuis les années 1950 et le lancement de ses travaux de construction, le barrage Bin El Ouidane, troisième plus grande retenue d’eau du pays par sa capacité de stockage (1,2 milliard de m³), a profondément influencé le paysage agricole de la région. « Plusieurs exploitants à Afourer étaient autrefois installés dans la vallée de Bin El Ouidane. Mais beaucoup d’entre eux ont trouvé refuge sur cette plaine, car la terre y est fertile. Mon père en faisait partie”, nous explique Abdelhak, tout en creusant à la force de ses bras des rigoles pour irriguer ses céréales, entourées de jeunes oliviers.
Sur le papier, le barrage Bin El Ouidane remplit une double fonction : la production d’énergie et l’irrigation. Si aujourd’hui la Station de transfert d’énergie par pompage (STEP) d’Afourer tourne à plein régime, les eaux du barrage sont insuffisantes pour répondre à la fois à la demande en eau potable et à l’irrigation.
Preuve en est, les coupures d’eau courante dans plusieurs communes urbaines et rurales de la province de Béni Mellal, mais aussi les récoltes des cultures phares d’Afourer qui étaient bien loin des espérances. Sans surprise, le prix de l’huile d’olive a atteint encore une fois des sommets. Toutefois, les agriculteurs refusent de s’apitoyer sur leur sort.
« Comme je ne peux pas arrêter mon activité agricole, j’ai planté quelques oliviers et un peu de céréales. J’aurais pu choisir de semer de la betterave, mais il n’y a pas d’eau. D’ailleurs, plusieurs de mes voisins ont misé sur cette culture cette année, mais ils rencontrent des difficultés pour irriguer”, affirme Abdelhak.
À l’occasion de la campagne agricole 2024-2025, le ministère de l’Agriculture ambitionne de redynamiser la filière de la betterave sucrière avec une superficie de 40.000 hectares à l’échelle nationale, soit le double de la campagne précédente. Avec 10.000 hectares, le programme d’assolement de la plaine de Tadla met un accent particulier sur cette culture qui revêt une importance socio-économique indéniable, car elle fournit à la fois du sucre et de l’alimentation pour le bétail.
« Il y a eu deux lâchers d’eau à partir du barrage Bin El Ouidane depuis le début de la campagne », nous explique Mustapha, qui cultive trois hectares de betteraves sucrières avec son père Mohamed. « Mais c’est insuffisant », déplore-t-il, insistant sur la rigueur nécessaire pour entretenir une culture qui doit être surveillée comme le lait sur le feu.
En pointant du doigt un champ de betteraves délimité par des oliviers, Mustapha affirme qu’en plus de l’irrigation, « il faut faire très attention aux insectes ravageurs, qui représentent une menace pour les récoltes, du premier au dernier stade de croissance. Et avec cette vague de froid, on craint également le gel qui brûle les plantes ».
Un champ de betterave sucrière.La betterave sucrière revêt une grande importance socio-économique.
Mais si les temps sont durs pour l’agriculture à Afourer, l’oléiculture cristallise les espoirs et semble avoir de beaux jours devant elle. « Les agrumes consomment énormément d’eau, tout comme la betterave. Seul l’olivier résiste aux conditions climatiques actuelles », assure Abdelhak. « J’ai planté ces arbres il y a un an et demi. Ils entreront en production dans cinq ans », reprend-il, précisant qu’il a opté pour la picholine, une variété française.
« Certains disent que les variétés espagnoles sont meilleures car elles offrent un plus grand rendement et entrent en production plus tôt. Mais qualitativement, l’huile des variétés françaises reste la meilleure ». Mais aussi résistants soient-ils, les oliviers ne peuvent survivre sans eau sur une longue période.Preuve en est, un verger d’oliviers en déperdition, à quelques centaines de mètres de là.
Des oliviers en déperdition.
Pour éviter une telle mésaventure, « j’irrigue mes oliviers deux fois par mois. En été, à cause de la pénurie d’eau, le verger est irrigué une fois tous les mois dans le meilleur des cas. Même si avec la chaleur, il en faudrait beaucoup plus », indique notre interlocuteur. Abdelhak a envisagé d’installer un système d’irrigation goutte-à-goutte, car il est conscient que l’irrigation de surface n’est pas durable.
Une irrigation par écoulement d’eau en surface.
Si j’avais cette somme, je préférerais l’utiliser pour aider mon fils à émigrer
Mais il n’a pas eu la force d’aller au bout de la procédure nécessaire pour bénéficier des subventions étatiques. Une démarche qu’il juge trop complexe et surtout inadaptée à l’urgence de la situation. Ainsi, il considère qu’il n’a d’autres choix que de pomper l’eau d’un puits dont il est propriétaire. Si dans d’autres régions la situation de Abdelhak serait enviée, il n’en mène pas large pour autant. « Je puise l’eau à 40 mètres. Pour moi, c’est beaucoup, car il y a à peine dix ans, je pompait à 20 mètres de profondeur », se souvient-il.
« Je n’ai pas les moyens d’auto-financer l’installation d’un système d’irrigation localisé. Il me faudrait près de 60.000 DH. Si j’avais cette somme, je préférerais l’utiliser pour aider mon fils à émigrer car, de toute façon, je ne souhaite pas qu’il perde son temps en faisant ce métier », confie-t-il non sans une pointe d’amertume dans la voix.
Il faut dire qu’au même titre que la disponibilité des ressources hydriques, la succession est l’un des défis à surmonter en vue de la pérennité du secteur agricole. Qui plus est dans la région Béni Mellal-Khénifra, où l’activité a perdu près de 60.000 emplois à cause de la sécheresse.
La pénurie d’eau est un terreau fertile pour le désintérêt croissant de la nouvelle génération pour l’agriculture, dans une région où l’immigration est considérée comme une échappatoire face à l’incertitude.Depuis plusieurs décennies, de nombreux habitants, principalement de jeunes agriculteurs, émigrent en quête de meilleures opportunités économiques, notamment en Europe et au Moyen-Orient.
Une fuite en avant qui ne dit pas son nom, alimentée par des conditions climatiques difficiles qui réduisent le champ du possible. « Il y a encore quelques années, les opportunités dans le secteur agricole étaient nombreuses », affirme Hamid, la quarantaine. « Si les récoltes céréalières n’étaient pas bonnes, les agriculteurs avaient d’autres ressources financières comme la vente des olives ou du lait. Mais aujourd’hui, toutes les filières sont sous pression », déplore cet éleveur de vaches laitières, dont le cheptel sert aujourd’hui de variable d’ajustement.
« Je possède actuellement huit vaches laitières contre dix-huit il y a cinq ans. Je me retrouve dans l’obligation d’en vendre deux par an, car je n’ai plus les moyens de les entretenir en raison de la hausse du prix des céréales fourragères. Je ne pouvais pas continuer à vendre le lait à perte ».
Je possède actuellement huit vaches laitières contre dix-huit il y a cinq ans. Je me retrouve dans l’obligation d’en vendre deux par an, car je n’ai plus les moyens de les entretenir
Au vu du déficit hydrique dont souffre encore cette année le bassin hydraulique de Oum Er-Rbia, la tendance n’est pas près de s’inverser. « Avant ces années de sécheresse, je produisais jusqu’à 200 balles de foin par hectare. Mais aujourd’hui, j’arrive difficilement à en tirer une soixantaine », déplore Abdelhak.
Le manque d’eau réduit donc les rendements, ce qui impacte systématiquement les prix de vente du fourrage pour le bétail. Une relation de cause à effet qui ne laisse pas insensibles les agriculteurs d’Afourer et fait appel à une résilience à toute épreuve. « De toute façon, nous n’avons pas d’autres choix », conclut Hamid en commandant une dizaine de balles de foin à Abdelhak. Signe que, malgré les conditions climatiques défavorables, la vie laborieuse des agriculteurs continue, en attendant que l’eau déloge la poussière des canaux d’irrigation de la plaine d’Afourer.
Exportations d’agrumes. Face à une rude concurrence, le gouvernement va verser une prime de 1 DH/kg
Le jeudi 10 octobre 2024, le gouvernement a annoncé une série de mesures visant à soutenir le secteur agricole particulièrement affecté par la sécheresse persistante. Parmi les mesures phares figure l’instauration d’une prime d’exportation pour les agrumes destinés à l’Union européenne, fixée à 1 dirham par kilo exporté.
Cette aide sera appliquée au cours de la campagne d’exportation 2024-2025, avec pour objectif de renforcer la compétitivité des agrumes marocains sur le marché européen face à une concurrence internationale accrue. Une décision qui intervient en application du contrat-programme de la filière, signé en 2023 entre l’Etat et la Fédération interprofessionnelle marocaine des agrumes (Maroc-Citrus).
La prime d’exportation pour les agrumes était très attendue par les exportateurs marocains. Ces derniers ont vu leurs ventes vers l’Europe reculer, non seulement en raison d’une baisse de la production, mais aussi d’une concurrence de plus en plus féroce. En effet, le Maroc a perdu d’importantes parts de marché en Russie, un marché crucial qui absorbait plus de 50% des exportations marocaines d’agrumes.
La situation n’en est pas moins préoccupante en Europe, où des pays comme l’Égypte gagnent du terrain, non seulement sur le marché des oranges, mais aussi sur le segment des clémentines et des mandarines, où le Maroc occupe historiquement une position importante.
L’Égypte réduit le gap sur les mandarines et les clémentines
Selon les données de la Commission européenne, les exportations marocaines d’agrumes frais et transformés vers l’Europe ont diminué significativement au cours des dix dernières années, passant de 135.200 tonnes en 2013-2014 à 91.360 t en 2023-2024. La dynamique autrefois positive s’est inversée à partir de la saison 2016-2017, lorsqu’un pic de 230.560 t avait été atteint.
Les importations européennes d’agrumes frais et transformés provenant du Maroc.
Pendant cette période, d’autres pays ont consolidé leur présence sur le marché européen des agrumes, notamment l’Égypte. En 2023-2024, les importations européennes en provenance de ce pays ont atteint 635.350 t, contre seulement 124.910 t dix ans auparavant. L’Égypte se distingue surtout par ses exportations d’oranges fraîches qui représentent 78% de ses ventes d’agrumes en Europe.
Les importations européennes d’agrumes frais et transformés provenant d’Égypte.
En dix ans, les importations d’oranges fraîches des pays européens en provenance d’Égypte ont fortement augmenté, passant de 120.460 t à 492.220 t.
Les importations européennes d’oranges fraîches provenant d’Égypte.
En revanche, les exportations marocaines d’oranges vers l’Europe se sont effondrées, atteignant à peine 8.470 t en 2023-2024, contre 59.380t durant la campagne 2013-2014.
Les importations européennes d’oranges fraîches provenant du Maroc.
Le Maroc reste, pour l’instant, un partenaire privilégié de l’Union européenne pour les clémentines et les mandarines. Lors de la dernière campagne, il a exporté 73.800 t vers l’Europe, un volume proche de celui d’il y a dix ans. Des exportations qui ont connu un pic notable de 127.430 t en 2021-2022.
Les importations européennes de clémentines et de mandarines provenant du Maroc.
Cependant, l’Égypte commence à concurrencer sérieusement le Maroc sur le marché des clémentines et des mandarines, réduisant progressivement l’écart entre les deux pays, surtout au cours des trois dernières années. Alors qu’en 2013-2014, les exportations égyptiennes de mandarines et de clémentines vers l’Europe étaient de 1.400 t seulement, elles ont atteint 33.110 t en 2023-2024, marquant une progression rapide dans ce segment, en particulier lors des trois dernières campagnes d’exportation.
Les importations européennes de clémentines et de mandarines provenant d’Égypte.
Le Maroc place ses espoirs dans le contrat-programme
Plusieurs facteurs ont permis à l’Égypte de développer sa filière agrumicole de manière significative, notamment en termes d’investissement au niveau des infrastructures de production et de distribution. En outre, les terres fertiles dans la vallée et le delta du Nil offrent des conditions de sol et de climat idéales pour la culture des agrumes. La chaleur permet également d’allonger la saison de culture, assurant une production tout au long de l’année.
Pour sa part, le Maroc mise sur le contrat-programme afin d’améliorer les indicateurs de la filière. Il s’agira notamment d’atteindre les objectifs suivants à l’horizon 2030 :
– la stabilisation de la superficie agrumicole actuelle avec une limite de 130.000 ha ;
– le renouvellement et/ou la reconversion de 22.500 ha ;
– l’amélioration de la production pour atteindre 3.340.000 t, notamment à travers l’augmentation des rendements ;
– l’amélioration du taux de conditionnement pour atteindre 66% contre 33% en 2020 ;
– l’amélioration du taux de transformation pour atteindre 10% contre 2% en 2020 ;
– la promotion des exportations pour atteindre 1.000.000 t contre 630.000 t en 2020.
Toutefois, ces visées se heurtent à une problématique majeure, à savoir la pénurie d’eau, en particulier dans la région de Souss-Massa où les vergers d’agrumes occupent un peu plus de 39.000 ha dans le Souss, soit près de la moitié de la superficie nationale dédiée à cette filière. Cela dit, la production prévisionnelle augure d’une campagne d’exportation en amélioration par rapport à la saison précédente.