Le groupe Lesieur Cristal vient de traverser trois années de turbulences, tant au niveau de ses opérations que de la stratégie à déployer pour faire face à la conjoncture.
Après une pandémie mondiale qui a induit de grandes perturbations logistiques et des événements exogènes ayant catapulté l’inflation à des niveaux jamais observés depuis trente ans, le groupe a dû s’adapter à un environnement volatile.
En 2022, malgré une envolée des prix des intrants, Lesieur Cristal a pu afficher une forte progression de sa profitabilité, avec un RNPG consolidé en hausse de 47% à 206 MDH. En 2023, la profitabilité du groupe a fortement baissé, malgré une baisse des coûts des intrants.
Dans une interview accordée à Médias24, Brahim Laroui, directeur général, revient sur les raisons de cette évolution des bénéfices ainsi que sur les perspectives qui se dressent cette année. Il évoque également le comportement des filiales du groupe à l’international face à l’inflation, et les perspectives qui se dessinent sur ces marchés. Entretien.
Médias24 : Votre nomination à la tête de Lesieur en juin 2021 est intervenue dans le but notamment de faire face à un climat inflationniste naissant. En 2022 et 2023, comment le groupe a-t-il surmonté ces pics inflationnistes, entre hausse des intrants et baisse du pouvoir d’achat des ménages ?
Brahim Laroui : L’inflation s’est en effet fortement accentuée entre la fin de l’année 2021 et l’été 2022. Il y a naturellement eu les impacts de la guerre Russie-Ukraine. Nous pensions avoir atteint un pic à 1.300 $ ou 1.400 $ la tonne de soja mais, courant 2022, elle a atteint les 1.800-1.900 $. Le second impact est que cette guerre a concomitamment fait grimper le dollar par rapport au dirham, or nos achats d’huile se font en dollars et nos ventes en dirhams. Le troisième impact concernait le fret, avec une forte hausse des coûts d’approche.
Nos matières premières, notamment le soja et le tournesol, ont fortement chuté et sont revenues à un niveau où la tonne de soja se négocie entre 900 et 1.200 $
Ces perturbations ont duré jusqu’à la fin de l’été 2022. Par la suite, nous sommes entrés dans un cycle baissier assez violent dans l’absolu. Nos matières premières, notamment le soja et le tournesol, ont fortement chuté et sont revenues à un niveau où la tonne de soja se négocie entre 900 et 1.200 $.
Nous avons la particularité d’évoluer dans un marché national dans lequel nous pouvons avoir accès à des mécanismes financiers de couverture et de mitigation des risques. Nous avons adopté ces mécanismes et ils nous ont permis de passer une année 2022 positive et, surtout, de garantir la disponibilité de la matière. Notre secteur est scruté, car les impacts sont sensibles. Il est donc primordial de tenir compte des enjeux des prix et de la disponibilité sur tous les constituants du marché.
– Pouvez-vous nous en dire plus sur la stratégie de Lesieur Cristal concernant sa couverture sur les matières premières auprès de ses fournisseurs pour faire face aux forts aléas de variations de prix ?
– De manière globale, il y a deux choix pour un opérateur. Le premier, c’est d’être dans un cycle court [1 à 3 mois, ndlr] d’approvisionnement ou dans un cycle long [plus de 6 mois, ndlr], avec tous les risques que cela implique. Vous vous engagez sur du long terme ou du court terme sur des achats de matières premières. Le second élément, c’est le recours à des mécanismes financiers de hedging pour vous protéger des risques à la hausse ou à la baisse, dans le but de linéariser les prix auxquels vous souscrivez au moment où les engagements sont passés.
En 2021, nous avions pris la décision d’être longs et cela nous a été plutôt favorable et, quand il y a eu la guerre Russie-Ukraine, nous avons, dans le cadre de notre stratégie responsable, décidé de garantir sur du long terme de la matière première sans anticiper la baisse des cours. Cela a eu un effet inverse dans les résultats financiers en 2023. Si nous avions été courts, cela aurait été différent.
– D’ailleurs, au S1-2023, le groupe affichait des bénéfices en très net retrait de 90% par rapport à la même période en 2022 ; comment l’expliquer alors que le prix des intrants avait largement entamé sa baisse ?
– En 2023, notre stratégie de couverture, qui était longue, nous a permis d’avoir de la matière première. Si nous avions été courts, cette dernière aurait été moins chère à partir du moment où les cours ont baissé, c’est une réalité.
L’autre chose est qu’en 2023, à l’approche du ramadan, nous avons pris une décision stratégique et citoyenne de ne pas continuer à pricer l’huile de table au niveau des engagements de matières premières que nous avions, et de nous rapprocher le plus possible du prix marché.
Nous l’avons décidé en avril 2023 et cela a eu des impacts sur la marge contributive, ce qui a expliqué le retrait du RNPG à fin juin 2023. C’est un effort consenti sur le court terme, le temps que nos engagements se dissipent et que l’on puisse entrer dans un nouveau cycle d’achat de matières premières pour fin 2023 et début 2024.
Ensuite, il ne faut pas oublier les autres contributeurs à l’activité que sont les exportations et les ventes en vrac aux industriels. Ces deux activités comptent globalement pour 25% à 30% du total de l’huile de table vendue. La conjoncture 2023 a impacté notre compétitivité à l’export, durant la première partie de l’année. La contribution des exportations a donc baissé l’an dernier. Aujourd’hui, nous revenons de façon plus compétitive.
Sur la partie ventes aux industriels, nous fournissons notamment l’huile aux conserveries de poisson. La production halieutique a connu une baisse, et cette dernière a impacté nos ventes en vrac.
– Concernant les activités du groupe à l’international, notamment en Tunisie et en Afrique subsaharienne, pouvez-vous nous expliquer comment se porte l’activité dans ces filiales et comment ces dernières ont fait face au contexte inflationniste des deux dernières années ?
– Dans cette configuration, nous avons la Tunisie et le Sénégal, avec deux situations très différentes.
La Tunisie est un marché très différent du Maroc. Le plus grand fournisseur d’huile de table est l’État à travers l’Office national des huiles qui subventionne le produit. Dans un contexte d’inflation forte, l’huile de table subventionnée devenait très attractive mais s’est raréfiée.
C’est un marché très concurrentiel avec plus d’opérateurs qu’au Maroc. Cristal Tunisie n’est pas leader sur ce marché, mais dispose de bonnes perspectives de croissance, et nous devons nous adapter au marché où les opérateurs sont structurellement courts. Nous avons pour projet d’investir en Tunisie en termes de capacité de production, pour participer à la hausse de la consommation des huiles non subventionnées par l’État tunisien, du fait de leur retrait progressif apparent. Nos parts de marché se situent entre 10% et 12%, et nous comptons allez bien plus loin.
Nous avons vu au Sénégal l’apparition massive de produits de table conditionnés, importés de Turquie
Concernant le Sénégal, la situation est très différente. L’huile de consommation est l’huile de palme, consommée par des achats parcimonieux dans les points de ventes en vrac. Il y a une présence d’huile végétale embouteillée. Nous intervenons sur les deux secteurs. Sur l’un d’entre eux, nous avons été fortement perturbés courant 2023, dans un contexte de baisse importante des cours de matières premières et d’apparition massive de produits de table conditionnés importés de Turquie, bien moins chers que ce que les industriels locaux étaient capables de faire. Il y avait donc une baisse de l’activité subie.
Aujourd’hui, nous avons focalisé nos efforts, concernant nos activités sénégalaises, beaucoup plus sur le vrac industriel, car celui-ci peut difficilement être importé, et sur le savon. Ceci a donc entraîné des perturbations dans l’équilibre financier de notre filiale, mais nous y avons répondu par un plan de restructuration bien étudié et en cours de déroulement.
Ce qui nous intéresse est d’être un acteur dans la production de palmier à huile
– Y a-t-il de nouveaux projets de croissance externe dans le pipe en Afrique subsaharienne ?
– Alors, ce que je peux dire c’est que nous travaillons avec ardeur sur des projets d’acquisitions en Afrique subsaharienne. Ce sont des projets qui mobilisent des ressources. Nous souhaitons développer notre présence sur le continent, avec un modèle opératoire qui est celui d’être un acteur local, intégré, citoyen et promoteur d’un amont agricole.
Ce qui nous intéresse est d’être un acteur dans la production de palmier à huile de façon responsable, car nous avons un engagement d’ici 2030 de réduire nos émissions de CO2, de développer des filières locales et de contribuer à une agriculture responsable. Le palmier à huile a un rôle à jouer dans cela.
– Le débat sur la sécurité alimentaire pour lutter contre l’inflation et les éventuelles pénuries a été abordé dans de nombreux pays. Le Maroc importe l’immense majorité des oléagineux pour élaborer son huile de consommation courante. Comment les choses pourraient-elles changer et sont-elles en train de changer ?
– Les choses sont en train d’évoluer, je pense dans le bon sens. Lesieur Cristal est un acteur citoyen, responsable et également engagé. Nous entendons participer à la création d’une filière agricole vertueuse au Maroc, dans le but de participer à la souveraineté alimentaire. Nous sommes membres de la Fédération interprofessionnelle des oléagineux (FOLEA), et nous avons commandité, en 2022, une étude sectorielle pour démontrer les leviers qui permettent d’assurer la viabilité d’une production oléagineuse basée sur du tournesol et du colza principalement.
Elle a servi de fondement pour les discussions avec le ministère de tutelle dans la préparation du contrat-programme dont l’objectif est de faire passer la production oléagineuse marocaine, d’un pic qui est aujourd’hui de 30 kt à 100 kt d’ici 2030.
Ce contrat-programme prévoit, de la part des industriels de transformation des oléagineux, d’acheter la totalité de la production de graines oléagineuses, d’agréger les producteurs en garantissant la présence de semences et en payant de façon rapide et transparente les producteurs. De l’autre côté, l’État s’engage à apporter des subventions, afin de rendre la filière compétitive par rapport aux importations lorsque les graines sont moins chères à l’international.
En 2023-2024, les résultats de ce contrat-programme seront chahutés du fait de la campagne agricole médiocre. Nous gardons espoir pour les cultures de printemps.
2024 devrait être une année d’amélioration des marges pour le groupe Lesieur Cristal
– Quels sont les chantiers prioritaires et les leviers de développement de Lesieur Cristal en 2024 ? Comment voyez-vous les performances financières évoluer dans un cadre de retrait très net de l’inflation ?
– Naturellement, il est difficile de s’engager à dresser des perspectives, tant les années précédentes ont montré une très grande volatilité. Nous nous préparons cependant à une année qui soit normative. J’entends par là qu’il ne devrait pas y avoir de gros décalages entre les cycles haussiers et baissiers. Maintenant, ceci n’est pas garanti. Il faut être agile pour rester performant.
Les principaux chantiers industriels sont la poursuite de nos investissements sur la qualité et la sécurité des conditions de travail pour nos employés. Nous continuerons également à améliorer l’appareil industriel pour optimiser nos rendements. Sur le plan interne, nous travaillons sur des chantiers organisationnels et transformationnels pour faire la promotion des compétences africaines et avoir une meilleure intégration de la place des femmes au sein de la société.
Cette année devrait également, étant donné la baisse des intrants et la stratégie de couverture adaptée au contexte, être une année d’amélioration des marges pour le groupe Lesieur Cristal.