Dans la nuit du mardi 30 septembre au mercredi 1ᵉʳ octobre, les manifestations du mouvement GenZ212 ont basculé dans une spirale de violences. Ce qui avait commencé comme un appel pacifique à la contestation s’est transformé, dans plusieurs villes et centres urbains, en affrontements avec les forces de l’ordre, s’accompagnant de dégradations matérielles, d’incendies et d’intrusions dans des commerces. Ce mercredi, le porte-parole du ministère de l’Intérieur a dressé un lourd bilan, confirmant l’ampleur des débordements.
Pour analyser ce tournant, Médias24 a sollicité le sociologue Mehdi Alioua, professeur à l’Université internationale de Rabat (UIR) et ancien président du GADEM (Groupe antiraciste de défense et d’accompagnement des étrangers et migrants).
Il rappelle que ses propos sont une réaction à chaud, formulée sous la forme d’hypothèses. « Nous n’avons pas encore interrogé les principaux concernés pour comprendre leurs motivations. Ce qui s’est passé à Inzegane, Béni Mellal ou Oujda relève de contextes localisés, et il faudrait une connaissance de terrain fine pour tout affirmer avec certitude ».
« Le passage à la violence était inévitable »
Selon Mehdi Alioua, ce basculement n’a rien de surprenant. La jeunesse marocaine, explique-t-il, vit des réalités très contrastées : « Ce n’est pas la même chose d’avoir grandi dans une petite ville reculée ou dans une grande ville, ou encore dans un quartier populaire où les parents peinent à joindre les deux bouts, comparé à un cadre d’une famille aisée. Malgré ces différences, un socle commun existe. Il s’agit de l’école publique marocaine, des programmes scolaires marocains, y compris dans le privé. À cela s’ajoutent la télévision, puis les réseaux sociaux, qui ont rapidement favorisé une connexion et une culture partagées ».
Ces jeunes, poursuit-il, « disent des choses vraies, que tout le monde reconnaît comme légitimes ». Or, quand ceux qui sortent pacifiquement pour exprimer leurs revendications sont arrêtés, « le risque est de pousser d’autres jeunes, plus marginalisés et plus désespérés, vers la colère. Si même les jeunes éduqués, calmes, posés, sont empêchés de s’exprimer, que feront ceux qui ont moins de moyens et davantage de problèmes sociaux ? », s’interroge-t-il.
Une pauvreté multidimensionnelle
Le sociologue rappelle l’ampleur du désespoir chez la jeunesse marocaine : « Nous avons un taux de pauvreté important, y compris multidimensionnelle, comme l’a montré le dernier recensement. Elle frappe particulièrement les zones rurales et les petites villes. C’est ce qui explique les événements d’Inzegane, par exemple ».
Dans les grandes agglomérations également, nuance-t-il, « le désespoir existe, même s’il est atténué par plus d’opportunités de travail ou de débrouille ».
« On parle de jeunes qui, malgré leurs efforts, n’ont aucune perspective. Même lorsqu’ils travaillent, c’est pour des salaires faibles. Cette colère est là, mais on l’oublie, parce que l’on se laisse emporter par la réussite de l’équipe nationale de football, par la construction de stades ou par les grands chantiers. Les étrangers aussi ne voient que cela. Mais derrière ces vitrines, il y a une jeunesse en colère« , insiste-t-il.
Pour Mehdi Alioua, cette colère s’exprime d’autant plus que les voies pacifiques semblent bloquées. « Si les mots et la manifestation pacifique ne suffisent pas, il reste la violence. C’est là l’erreur commise. Celle d’avoir décidé d’empêcher ces jeunes de faire des sit-in et de les arrêter, alors même qu’ils étaient filmés. Cela a donné le sentiment qu’il n’y avait plus de dialogue possible ».
« La violence comme dernier recours »
Notre interlocuteur met en garde contre l’illusion d’un retour au calme durable. « On ne sait pas si cela va s’arrêter maintenant, mais une chose est sûre : si le dialogue n’est pas rétabli, cela reprendra. C’est comme une cocotte-minute. Par la répression, l’État peut faire taire ces mouvements, en distribuant des peines exemplaires, mais pour combien de temps ? Plus le désespoir grandira, plus la colère resurgira », alerte-t-il.
Le sociologue souligne enfin que la colère de la jeunesse marocaine n’est pas un phénomène isolé, mais une donnée structurelle. « Nous avons la chance d’avoir une société globalement apaisée, grâce à notre histoire et à notre système politique. Mais cela ne doit pas masquer la réalité. Ces jeunes sont en colère, et si leurs porte-parole pacifiques sont réduits au silence, la violence prendra le relais ».
Il appelle ainsi à une prise de responsabilité collective. Selon lui, « le gouvernement, les partis politiques et la société civile doivent prendre leur part de responsabilité pour éviter que ces violences ne se répètent. Car elles ne mènent à rien, si ce n’est à mettre en péril le pays ».